François et Claire à l'écoute de la Parole

Huitième jour

Présence et Action
de Mineurs

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1 -Première méditation:

- PRÉSENCE PÉNITENTIELLE & PROPHÉTIQUE
- Dans l’Église et pour l’Église
- Dans le monde et pour le monde

2 - Deuxième méditation:

- MESSAGERS & CONSTRUCTEURS du RÈGNE Appelés à
participer à la mission du Christ
-“Servir à tous les paroles parfumées du Seigneur”
- Témoins et hérauts de la réalité de Dieu
- Projet missionnaire franciscain
- Saint Damien jaillissement de fécondité apostolique

Actualisation:
VALEURS ET ATTITUDES DE LA PRÉSENCE FRANCISCAINE
AUJOURD’HUI

Intériorisation:
“LA CHARITÉ DE DIEU NOUS PRESSE” (
2 Co 5,14)

Première méditation

PRÉSENCE PÉNITENTIELLE & PROPHÉTIQUE
Lecture biblique : Jean 17, 6 - 19

Dans l’Église et pour l’Église

Quel que soit la forme de vie consacrée, elle est le fruit de la vitalité de l’Église, et elle est destinée à dynamiser la vie et la mission de celle-ci. En elle, constituée, par le peuple de la Nouvelle Alliance, tous les baptisés “sont la race élue, la communauté sacerdotale du roi, la nation sainte, le peuple que Dieu s’est acquis” (1 P 2,9).

La conscience d’être Église, l’amour filial pour l’Église, la communion avec les succès de l’Église, sont partie intégrante de la spiritualité de la vie religieuse. Et à juste titre sont une exigence de la vie franciscaine.

François voit le ministère de l’Église comme une incarnation continuée du Fils de Dieu dans l’histoire; mais de manière particulière dans la présence eucharistique, le grand sacrement et centre vital de toute la communauté ecclésiale, en lui il voit accomplie la parole de Jésus: Je serai avec vous jusqu’à la fin des temps (Mt 28,20).

Par extension il voit et vénère la présence du Christ dans les lieux de culte, dans les ministres sacrés, pour pauvres et pécheurs qu’ils soient; également il voit et entend le Christ dans les théologiens et les prédicateurs qui donnent l’Esprit et la vie (T 4-13). Avec une foi encore plus explicite, avivée par sa responsabilité de fondateur, il voit et vénère le Christ dans les représentants de la hiérarchie de l’Église. Dés le début il cherche la protection de Guido, l’évêque d’Assise (LP 58); mais une fois consolidé l’équipe des premiers compagnons et que se fut ébauchée la forme de vie évangélique , son sens de l’Église le poussa à prendre une initiative que jusque là, aucun fondateur n’avait prise. Il dit aux frères:

Frères, je vois que le Seigneur dans sa miséricorde veut accroître notre groupe. Allons donc trouver notre mère la sainte Église romaine; faisons connaître au Souverain Pontife ce que le Seigneur a déjà opéré en se servant de nous, afin de poursuivre selon sa volonté et ses ordres l’œuvre commencée(LC 46).

Il n’était pas question de demander au Pape une simple autorisation; il voulait se savoir appelé et envoyé par elle, comme les apôtres par Jésus, pour vivre et annoncer l’Évangile. Une fois obtenue confirmation de cette “forme de vie”, le fondateur, au nom de ses frères présents et futurs, promet “obéissance et révérence” à Innocent III et à ses successeurs (1R Intr. 2s).

La soumission de François au Siège apostolique ne sera pas toujours facile et joyeuse. Lors de la première évolution de la fraternité, il y eut des moments où il dut faire appel à toutes les ressources de sa foi, inébranlable et humble, pour harmoniser l’affirmation de son idéal et l’obéis- sance confiante au Pape. Cependant pour douloureuses qu’ aient pu être certaines situations, elles ne réussirent jamais à le faire vaciller dans son attitude de “catholique et tout apos- tolique“ (fidèle au siège apostolique). Dans sa Règle définitive, le fondateur impose à l’Ordre l’obligation de demander au Pape un cardinal protecteur, avec cette intuition de maintenir les frères indéfectiblement soumis à l’Église de Rome, fermes dans la foi et fidèles à la vie évangélique (2R 12,3s).

Si l’obéissance au Siège apostolique affecte l’ensemble de la fraternité , la dépendance en relation aux évêques a plus d’influence sur la vie et le ministère de chaque frère. Or si les frères mineurs, eurent des difficultés pour s’ouvrir un chemin dans le contexte ecclésial, compte tenu de la nouveauté de leur vocation éminemment apostolique; le soutien et la faveur du Siège romain devint indispensable. Mais le fondateur a toujours maintenu le principe de ne pas s’opposer aux évêques et aux curés: les frères ne doivent pas prêcher contre la volonté de l’évêque du diocèse (2R 9, 1), et pas davantage contre la volonté du plus humble curé de village (T 7). Cela en vertu de l’option d’être mineurs dans l’Église (cf LP 58).

Finalement, la foi de François, pour étrange que cela puisse paraître compte tenu de l’ecclésiologie de l’époque, ne se limite pas à l’Église hiérarchique: elle comprend tout le peuple de Dieu, qu’elle considère formée par les saints qui déjà possèdent le Règne dans la maison du Père, par les baptisés de cette Église pèlerine, et encore par les hommes et femmes de tous les temps, terres et cultures, appelés au salut. Le chapitre 23 de la première règle est surprenant avec son grandiose panorama ecclésial. S’agissant de l’Église de la terre, François se plaît à énumérer et à détailler les composantes variées de celle-ci: clercs, religieux et religieuses, pénitents, pauvres, rois, travailleurs, serviteurs et leurs maîtres, enfants, adolescents, les petits, les pauvres. Mais pour François, l’Église en puissance sont “tous les peuples, la foule, les tribus et langues, tous les habitants du monde”. Tous également sont les destinataires du message de pénitence des frères mineurs (1R 23, 7).

Elle est admirable, la courtoisie raffinée avec laquelle le Petit-pauvre s’adresse aux membres du peuple de Dieu, au début et à la fin de sa lettre à tous les fidèles.

La bulle de canonisation présente la vie de Sainte Claire comme “une clarté merveilleuse” destinée à illuminer toute l’Église, une lampe “dont la claire lumière se diffuse dans la maison du Seigneur”, un concentré odoriférant dont le parfum de sainteté se diffuse dans tout l’espace de l’Église”...; nouveau jaillissement d’eau destiné à revigorer et enrichir les âmes et qui distribuée en canaux irrigue tout le territoire de l’Église, communiquant vigueur à tout le vivier de la religion”.

Claire s’est toujours sentie fille de l’Église. Dans le testament, “prostrée de cœur et d’âme, elle recommande aux soins maternels de l’Église romaine toutes les sœurs présentes et futures, donnant comme raison l’origine ecclésiale de l’ordre, “sa petite brebis, que le Seigneur et Père engendra dans son Église sainte à travers la parole et l’exemple du père Saint François, qu’elles observent toujours la sainte pauvreté...” (TCL 44-47).

À l’imitation de François et avec les mêmes paroles, elle exprime dans sa règle la totale et confiante obéissance et révérence au pontife romain; et elle veut également un cardinal protecteur comme garantie de fidélité à une pauvreté absolue et à l’Évangile (RCL 1,3;12, 12s).

Pour elle également cette soumission totale à la sainte Église ne fut guère facile, par exemple quand elle fut obligée d’accepter la règle de Saint Benôit et la charge d’abbesse, à se voir sujette à un visiteur cistercien pendant le voyage de François en Orient; ou encore quand Grégoire IX tenta, à plusieurs reprises, de la convaincre de la nécessité d’accepter des moyens de subsistance qui garantissent cette assurance; plus tard, enfin quand la Règle d’Innocent IV permit que les sœurs aient des propriétés et des rentes. Mais elle, résistant avec humilité et fermeté, en raison de sa fidélité au Christ et à François, elle finissait toujours par vaincre ou mieux par convaincre. Tous les pontifes ses contemporains la vénéraient profondément, et plus que tout autre, le cardinal Hugolin, devenu ensuite Grégoire IX. Il lui demandait l’aide de sa prière pour résoudre les problèmes de gouvernement de la chrétienté, comme il le fit dans une belle lettre écrite en 1228, où il exprime la foi très vive dans la mission de la vie contemplative à l’intérieur de l’ Église.

Claire avait conscience de cette mission, et elle l’a formulée avec une expression de Saint Paul, dans l’une de ses lettres à Agnès de Prague:

Utilisant les paroles de l’apôtre, (1Co 3,9), " je te considère collaboratrice de Dieu lui-même et rempart des membres vacillant de son corps ineffable” (3LCL,8).

Pour stimuler les sœurs à être fidèles aux engagements pris, elle usait d’une pédagogie de contenu ecclésial: toute infidélité d’une religieuse est comme une injure tant à l’Église militante que triomphante (TCL 74s). Et toujours dans le même sens écrivant : la réponse généreuse faite à Dieu attire les bénédictions sur l’Église de la terre et augmente la gloire de l’Église du ciel (BCL 8-10).

Dans le monde et pour le monde, mais sans être du monde

Quand on se réfère à son testament, à sa conversion, François termine avec ces paroles :”puis peu de temps après, je sortis du monde” (T3). À cette époque l’expression sortir du monde (fuga mundi), avait un sens très précis: il signifiait entrer dans un cloître de monastère ou se retirer pour mener une vie d’anachorète. Mais le jeune converti ne fit ni l’une ni l’autre; il continua de vivre au milieu des hommes, de la même manière qu’avant; il se sentait différent, et les autres aussi le sentaient différent. À idéaliser plus tard sa vocation évangélique et en commençant à la vivre avec ses premiers compagnons, il inaugurera, sans le prétendre, une nouvelle ère dans l’histoire de la vie consacrée : une fraternité itinérante destinée à “aller de par le monde”, selon qu’il l’exprimera dans les deux règles. Un chroniqueur de cette époque définit l’originalité de ce nouvel ordre en écrivant: “Les frères mineurs ont choisi de “vivre au milieu des hommes”.

Avec François c’est comme un saut qui traverse l’histoire, se situant dans l’ère pré-monastique, quand les chrétiens qui voulaient se donner pleinement à Dieu et suivre l’évangile, ne voyaient pas la nécessité de se couper de la communauté des fidèles, mais se sentaient et étaient vus comme différents au milieu de la société : ils vivaient comme tout le monde, mais sans être comme tout le monde. Ils mettaient en pratique cet idéal, qui n’était guère facile, proposé par le Christ, de vivre dans le monde sans être du monde (Jn17, 11.15s). Ce monde contre lequel le Christ devait se prémunir n’est pas le monde créé, œuvre merveilleuse sortie des mains du Créateur, c’est un espace dans lequel l’homme se doit de collaborer avec lui pour lui rendre gloire. Personne ne sut aimer et célébrer sœur création, comme François. Elle n’est pas seulement la société des hommes, créés par Dieu à son image et ressemblance, sauvés et destinés à être fils adoptifs dans le Christ frère. Le monde ennemi du Christ, avec lequel le chrétien ne peut pactiser, c’est cet ensemble de tendances, de principes et de comportements qui s’opposent au Règne; c’est l’anti-évangile, cet anti-christ toujours infiltré dans la condition terrestre des élus, et qui, selon François peut être présent même parmi ceux qui pensent avoir laissé le monde pour se donner à Dieu. Vivant au milieu du monde, comme pèlerins et étrangers, renonçant à l’autonomie économique, ecclésiale et culturelle qu’ils auraient dans un monastère, et également à l’isolement des anachorètes, les frères mineurs sont mêlés à la vie religieuse courante et engagés dans les tâches quotidiennes de la communauté humaine.

Cette manière de vivre, en simplicité évangélique, a constitué un témoignage d’efficacité prophétique. Mais François transforme en message sa propre expérience de converti et d’amoureux du Christ. Son message est avant tout pénitentiel, appel à la conversion. Pour cela même il est messager de réconciliation et de paix. L’histoire parle d’un certain nombre de cités pacifiées par la prédication du saint: Arezzo, Sienne, Bologne...La réconciliation qu’il obtint entre le podestat et l’évêque d’Assise est bien connue, au moyen de ce cantique des créatures, avec sa dernières strophe appelant au pardon. Le fondateur voulait que les frères parcourent le monde comme messagers de paix, sans rien dénoncer, sans condamner personne; pauvres et austères, mais sans juger les personnes qui s’habillaient richement, ou se régalaient avec de somptueux festins (2R 2,17); sans altercations, ni discussions avec qui que ce soit, mais “en étant doux pacifi -ques , modestes, dociles et humbles, parlant à tous avec délicatesse” (2R 3,10s). Ne “se présentant ni tristes et renfrognés, comme les hypocrites, mais joyeux dans le Seigneur, joviaux et gracieusement aimables, comme cela convient” (1R7,16).

François avait en horreur les diverses formes d’apparences ascétiques affectées et de sainteté fardée destinées à attirer l’attention (cf. 1R 17,9-16). Pour cela il lutta pour maintenir dans la Règle la pratique évangélique d’accepter l’hospitalité de gens simples et de manger ce qui lui était présenté.

L’option de Claire guidée par François fut dés le début très différente de celle des frères mineurs - différence notée par l’évêque Jacques de Vitry lors de sa visite à Assise en 1215: alors que les hommes du nouvel ordre proclamaient le message parcourant villes et villages, les femmes, au contraire vivaient retirées derrière une clôture qu’elles avaient du mal à protéger de la dévotion du peuple. Une telle séparation cependant, même après la normative de clôture rigide imposée par le cardinal Hugolin aux “damianites”, n’était pas isolement.

Loin de se considérer en marge de la communauté humaine et de la tâche de contribuer à l’édification du Règne de Dieu, Claire, depuis le calme de sa retraite, suivait avec attention tout ce qui pouvait arriver à l’Église d’agréable ou non. Elle considérait sa fraternité liée à son engagement d’être “miroir et exemple pour ceux qui vivent dans le monde” (TCL 19-23).

L’ancien biographe parle de la forte irradiation émanée de la communauté de Saint Damien sur les monastères féminins en rénovation spirituelles, sur les familles désirant vivre plus chrétiennement, hommes et femmes souhaitant choisir une vie de totale fidélité à Dieu. Et il poursuit: “La source de cette bénédiction céleste ...n’est pas restée confinée dans les étroites limites du monastère; il grandit jusqu’à se transformer en impétueux torrent au point de faire bénéficier de son abondance toute la cité de Dieu qui est l’Église...Demeurant dans sa clôture Claire irradie de sa clarté le monde entier... La réputation de ses vertus envahit les demeures des plus illustres dames, elle entre dans les palais des duchesses et arrive même à pénétrer les cours royales...(LCL 10s).

La bulle de canonisation notera en termes vibrant ce phénomène que nous pourrions appeler présence d’une absence:

“Enfermée à l’intérieur de la clôture, cette lumière émettait à l’extérieur une irradiation resplendissante ; à partir de l’étroitesse du monastère elle diffusait une auréole sur l’étendue du monde. Claire ne parlait pas, mais sa réputation parlait à sa place; cachée dans sa cellule, elle était connue en toutes les villes...Quand elle se macérait dans la solitude, l’albâtre de son corps remplissait du parfum de sa sainteté la maison de Dieu, l’Église”.

Il serait opportun d’ajouter ici la présence prophétique du troisième ordre séculier qui naquit comme “Ordre de la Pénitence”. Il s’agissait du même engagement évangélique exprimé à travers la réalité familiale, et sociale de ceux qui suivent la vocation commune des chrétiens.

Deuxième méditation

MESSAGERS & CONSTRUCTEURS DU RÈGNE
Lecture biblique: 1 Jean 1, 4

Appelés à participer à la mission du Christ

Le binome vocation-mission est inséparable. Dieu appelle pour envoyer. Le Christ, “l’envoyé” du Père transmet à ceux qui le suivent cette même mission. De formes diverses suivant la tâche ou la fonction attribuée à chacun : Comme le Père m’a envoyé, je vous envoie à vous (Jn 20,21).

Les apôtres sont témoins (Act 1,8); la mission apostolique consiste avant toute chose à donner témoignage du Christ: de sa personne, de sa vie, de sa doctrine, de sa résurrection et glorification. Il ne s’agit pas simplement d’informer, mais de transmettre une expérience à laquelle Dieu veut en appeler d’autres. Ainsi le firent les apôtres:

Celui qui existait dés le début, celui que nous avons entendu parler et vu de nos propres yeux, que nous avons contemplé, et touché de nos mains..., celui-là
même, nous vous l’annonçons...
(1Jn 1,1-4).

Bien qu’un tel témoignage puisse être donné par la parole, il sera plus efficace encore exprimé dans une vie évangélique à travers des persécutions supportées avec patience, dont le martyre est l’expression suprême.

À côté du témoignage le message fut porté, soit sous forme de prédication, catéchèse ou enseignement dans les écoles, soit sous forme d’exercice de charité à travers d’innombrables ministères et œuvres d’assistance.

Mais Jésus ne s’est pas limité à prêcher, à enseigner, à guérir les malades, à expulser les démons et rassasier les foules affamées; il se réserva aussi de longs moments d’intimité avec son Père dans l’oraison. “Contempler et communiquer aux autres celui qu’il avait contemplé”, c’est la manière de donner contenu et véracité au message apostolique, selon Saint Thomas. Et une vie entièrement vouée à l’expérience de Dieu, au sacrifice de louange et à l’intercession en faveur des hommes, a constitué une véritable mission apostolique.

Pour cela Saint François considérait les moments où il pouvait se retirer dans le calme des ermitages, comme essentiels à son dynamisme apostolique et il vit dans la vocation contemplative de Sainte Claire et de ses sœurs le service le plus efficient pour l’œuvre du salut. Il est significatif de constater que le texte évangélique choisi pour la fête de la sainte soit l’allégorie de la vigne et des sarments : l’union vitale avec le Christ est le moyen le plus efficace de produire beaucoup de fruits. (cf.Jn 15, 1-8).

La mentalité moderne donne de plus en plus de valeur à l’efficacité du travail apostolique, à une préparation spécialisée pour chaque secteur pastoral, au diplôme ayant une valeur officielle, à la planification, à des moyens techniques appropriés... C’est un symptôme de sérieux pour celui qui cherche à répondre aux intérêts de Dieu. Mais, il y a aussi le risque de confondre l’œuvre de Dieu avec la nôtre, le succès de Dieu avec notre succès humain. Saint Paul souligna cet équivoque, et réagit vigoureusement:

“Qu’est donc cet Apollos ? et qu’est-ce que Paul ? Des serviteurs par qui vous avez été amenés à la foi; chacun d’eux a agi selon les dons que le Seigneur lui a accordés...Moi j’ai planté, Apollos a arrosé, mais c’est Dieu qui faisait croître. Ainsi celui qui plante n’est rien, celui qui arrose n’est rien; Dieu seul compte lui qui fait croître, car nous travaillons ensemble à l’œuvre de Dieu” (1 Co 3,5-9).

À cette espèce d’usurpation de l’action de Dieu dans l’œuvre de la conversion, François donnait le nom “d’appro- priation” abusive du fruit de la prédication. Et cela peut arriver quand le prédicateur s’enorgueillit intérieurement de ses bonnes paroles et de ses œuvres, ou pour quelque bien que Dieu ai dit ou fait, ou achève parmi eux (1R 17,4-6). Mais le jour viendra où le prédicateur découvre que ses succès dépendent un peu ou pas du tout de lui et que le fruit des conversions résulte surtout des prières de ses frères anonymes (2C 164).

C’est un honneur d’être “collaborateur de Dieu”. Ce- pendant pour le maître de la moisson les progrès du Règne ne se mesurent pas à travers les succès humains de ses collaborateurs. Pour cela l’échec d’un projet qui nous était cher, un contre temps imprévu, et même un scandale humiliant, peuvent ouvrir un chemin pour la réussite de Dieu. N’oublions pas que le Christ a réalisé le salut au prix de son propre anéantissement, d’une déroute, de l’ignominie de la croix.

“Servir à tous les paroles parfumées du Seigneur”

Ce n’est que peu à peu que François prit conscience de sa vocation apostolique. Commençant par savourer la liberté résultant de la pauvreté totale, après sa renonciation aux biens patrimoniaux, il sentit renaître en lui le troubadour, et il se proclama le “héraut du Grand Roi”. Ensuite sur l’ordre reçu du crucifix de Saint-Damien, il se consacra à reconstruire les églises. Finalement c’est à la Portioncule qu’il découvrit sa vocation évangélique en entendant la lecture de la page d’évangile de la mission, il fut convaincu que Dieu le convertirait, pour faire de l’évangile sa vie et son message.

Vêtu à la mode apostolique, il commença immédiatement à prêcher, invitant les présents à la conversion. C’était une prédication joyeuse, comme celle de quelqu’un qui vient de faire une découverte, “une bonne nouvelle”. Il commençait par adresser à ses auditeurs des paroles de paix. Ses paroles étaient comme des projectiles de feu qui embrasaient les cœurs. “Il paraissait complètement différent de ce qu’il était, entièrement tourné vers le ciel, comme s’il lui paraissait indigne de regarder la terre”. (1C 23).

Au bout de quelques jours, comme premier fruit du message, se réunirent autour de lui les premiers compagnons. Dés qu’ apparurent les trois premiers, avec eux, il organisa la première mission: Ils partirent en deux groupes. Quand ils arrivèrent à huit, il lança une deuxième expérience, les envoyant deux par deux. Commençait ainsi dans l’Église une nouvelle forme de vie consacrée, dans laquelle la prédication, et en général d’autres formes d’apostolat étaient partie intégrante de l’engagement.

Lorsqu’ils atteignirent le nombre apostolique de douze, François entreprit avec eux le voyage de Rome, afin d’obtenir du successeur de Pierre la confirmation de la forme de vie et lettre de créance pontificale de leur mission, pour porter au monde la bonne nouvelle de l’évangile. Innocent III la leur concéda en ces termes: “Allez avec Dieu, frères, et prêchez à tous la conversion, comme le Seigneur a daigné vous l’inspirer” (1C 33). La méditation de la parole de Dieu dans les saintes Écritures et dans les textes liturgiques donnent au message contenu et originalité. C’était une richesse, un cadeau de l’Esprit, que le Petit-pauvre se sentit obligé de partager avec les autres, sous peine de commettre une appropriation abusive. Lui même le dit dans un beau texte au début de la deuxième lettre aux fidèles:

Puisque je suis le serviteur de tous, je suis tenu de vous servir et de vous annoncer à tous les paroles odorantes de mon Seigneur. Aussi considérant en esprit que je ne puis vous visiter chacun personnellement à cause de la maladie et de la faiblesse de mon corps, je me suis proposé de vous rapporter, par les présentes lettres et par ce message, les paroles de notre Seigneur Jésus-Christ, qui est la parole du Père, et les paroles de l’Esprit-Saint qui sont esprit et vie (2 LFid 2-3)

Témoins et héraut de la réalité de Dieu

La même lettre aux fidèles révèle le contenu générique de la prédication de François. Il commence par parler de Jésus Christ et de son œuvre de salut; il rappelle en suivant les exigences fondamentales de la vie chrétienne; en terminant il élève ses auditeurs au plan de Dieu, leur rappelant le bonheur d’avoir au ciel un tel Père, un tel Frère, un tel Époux et il les stimule avec un hymne de louange au Dieu Trinité. Et seulement en contrepartie le malheur du pécheur qui meurt impénitent. C’est le thème résumé qu’il propose également comme modèle dans la première règle, pour que les frères, même illettrés puissent inviter tous ceux qu’ils rencontrent à la conversion, thème suivi d’un chant de louange à la Trinité (1R 21,1-2). L’expérience a montré à François que les personnes s’ouvrent plus facilement à la grâce de la conversion et de la réconciliation en célébrant avec joie et majesté la bonté de Dieu, plutôt que de les terroriser avec des menaces de vengeance divine. À cause de cela, au terme de sa vie, il forma le chœur des “jongleurs de Dieu” pour aller de par le monde chanter les louanges du Dieu trés-haut. Dans sa lettre à l’ordre, inspirée du livre de Tobie ( Tb13 4-6) il confie à sa fraternité le soin d’ “aller à travers le monde”, une mission analogue à celle de l’ancien peuple de Dieu, dispersé au milieu des nations, disant aux frères:

Louez le Seigneur parce qu’il est bon et exaltez-le par vos actes; car c’est pour cela qu’il vous a envoyé dans le monde entier, pour que , par la parole et en acte, vous rendiez témoignage à sa voix et que vous fassiez savoir à tous qu’il n’y a de tout-puissant que lui ” (LOrd 8s).

Aujourd’hui c’est la mission première des fils de Saint François. “L’athéisme est l’un des phénomènes le plus grave de notre temps” affirma le Concile Vatican II (GS 19-21). Il se présente sous forme d’un agnosticisme rationaliste, revêtu d’un humanisme d’auto-suffisence qui ne voit pas la nésessité d’un être suprême, ou encore comme refus de quelque dimension transcendante, en l’occurrence religieuse , considérée comme substitution aliénante de l’engagement à construire la cité terrestre.

Un bon service à rendre à l’homme moderne serait de l’aider à n’accepter aucune “toute puissance” au delà de celle de Dieu, et d’offrir en même temps à notre génération une image du Dieu très haut, purifié de toutes les formes d’utilisations utilitaires, une image plus incarnée, mais libératrice et plus fidèle à celle que Jésus nous a donné de son Père et du nôtre.

Projet missionnaire franciscain François d’Assise, génial inspirateur de tant d’aspects d’engagement chrétien, le fut d’une manière spéciale dans l’impulsion donnée à l’expansion missionnaire de l’Église. Avec ses voyages missionnaires, et avec l’inclusion, dans ses deux règles, du destin universel de l’évangélisation, il inaugure une nouvelle étape dans l’histoire de l’Église missionnaire.

Dans le climat de croisades qui fut celui de son temps, l’expansion de la chrétienté ne se concevait qu’a travers de nouvelles terres conquises aux infidèles, François vit le monde avec un regard que nous dirions aujourd’hui œcuménique. Pour lui tous les hommes sont peuple de Dieu en puissance. Quant au salut, ils se divisent en deux catégories: ceux qui font pénitence, et ceux qui ne le font pas, qu’ils soient chrétiens ou non. Pour cela, devançant de loin son époque, il veut que les frères mineurs se sentent inspirés par Dieu pour aller sur les terres des Sarrasins et autres infidèles, et que pour cela ils soient expressément autorisés par leurs ministres, dés lors qu’ils sont jugés aptes. Une fois arrivés à destination, ils doivent vivre entre eux “spirituellement”, sans s’embarrasser de disputes ou discussions, soumis aux autorités respectives, s’adaptant à leurs coutumes, dans l’espoir que l’intégrité de leur vie évangélique suscite chez les infidèles la question naturelle: Pourquoi vivez vous ainsi ? Dans ce cas ils répondront ; c’est parce que nous sommes chrétiens. Et une fois qu’ils se sentent accueillis et voient que le terrain est préparé, “ils annoncent la parole de Dieu, les invitant à croire au Dieu tout-puissant, Père, Fils et Esprit Saint...et à recevoir le baptême” (1R 16,3-7). Le frère mineur ne va pas chez les infidèles pour chercher le martyre à quelque prix que ce soit, ni pour leur imposer sa propre foi, mais pour donner le témoignage pacifique de Jésus-Christ et de l’évangile. Il appartient à la grâce divine d’opérer le reste.

Nous sommes obligés de convenir que les missionnaires franciscains ne l’ont pas toujours entendu ainsi. Le martyre peut être aussi le prix héroïque de ce témoignage. La vocation franciscaine est essentiellement missionnaire, comme le confirme l’histoire de l’ordre; elle a toujours fourni et continue de fournir le plus grand nombre de missionnaires.

À présent le panorama de l’Église missionnaire est devenu tout différent, et c’est bien ainsi. Il n’est plus question “d’aller sur les terres des infidèles”; l’auréole d’héroïsme qui, en d’autres temps, accompagnait le missionnaire s’est estompée, mais cela ne veut pas dire que soit moins méritoire le défrichage du terrain pour l’implantation de l’évangile. L’Église, qui pour la première fois est universelle, non seulement dans le dessein de Dieu, mais de fait, prend racine chaque jour en de nouveaux pays, avec sa hiérarchie de clergé diocésain, et ses instituts de vie consacrée d’origine autochtone. Ce fruit splendide de l’effort et des sacrifices de tant de générations d’ouvriers évangéliques, ne doit pas nous donner l’illusion que la tâche est achevée, comme si les commandements de Jésus étaient accomplis. Il n’est pas question de cela. Il s’agit d’une conjoncture historique d’une importance exceptionnelle pour le futur du Règne de Dieu. Le ferment évangélique, déjà présent doit transformer la société, assimiler et christianiser tant de cultures, mettre à la disposition de millions de personnes les moyens de salut et de sanctification, aider à découvrir la force libératrice de l’évangile.

Chacun des fils et filles de Saint François doit s’interroger: Quelle est ma contribution pour une Église missionnaire ? Quelle place puis-je occuper dans le recrutement actuel des effectifs d’une telle entreprise ? Encore aujoud’hui et avec plus d’urgence continuent à résonner les paroles du Rédempteur de tous: “Levez les yeux et voyez combien les champs sont mûrs pour la moisson”(Jn 4,35).La cueillette est abondante mais les travailleurs sont trop peu nombreux. Demandez au maître d’envoyer des ouvriers pour la moisson. (Mt 9,35).

Saint-Damien jaillissement de fécondité apostolique

En écrivant les pages qui précèdent, il me semblait entendre une question calme, provenant de la quiétude de plus d’un millier de monastères de contemplatives franciscaines : Et nous que représentons-nous dans la tâche apostolique commune à tous les chrétiens ? Quelle place occupons-nous dans le cortège de l’Église missionnaire ?

La réponse, chères sœurs, êtes vous fatiguées de l’entendre, dés lors que chacune de vous a répondu “oui” à l’appel de Dieu? Votre contribution, est tellement vitale et féconde, que le concile peut affirmer: “Les instituts intégralement consacrés à la contemplation occupent une place de choix dans le corps mystique du Christ”, et cette place doit être sauvegardée, pour urgente que soit les besoins dans l’apostolat actif” (PC 7).

Ainsi l’entendait Claire quand elle se sentit appelée à se consacrer à Dieu et dans l’Église à la vie retirée du cloître. François se réjouit de ce choix. Dans les règlements faits pour les frères qui se recueillent en ermitages, il mentionne les deux dimensions qui dans la vie de l’Église se combinent entre elles : la contemplative représentée par Marie, et l’active symbolisée par Marthe, conformément à l’interprétation traditionnelle du récit évangélique (Lc 10, 38-42). Le fondateur choisira pour lui et ses frères une alternance de cette forme de vie, avec une double expression de la même suite du Christ. Avec la vocation de Claire il comprit qu’elle et ses sœurs réserveraient à Dieu la meilleure place, en relation avec une place qui ne lui sera jamais enlevée, en effet elle correspond à la vocation définitive de tous ceux en qui habite l’Esprit. Il était même convaincu que Sœur Claire contribuerait plus efficacement que lui à la construction du Règne avec sa prédication et ses courses apostoliques. Nous avons déjà vu comment le Pape Grégoire IX était de la même opinion : les sœurs pauvres de Saint-Damien constituaient l’aide la plus valable pour lui-même lorsqu’il s’agissait de prendre les décisions les plus difficiles dans le gouvernement de l’Église. Les habitants d’Assise, pour leur part, avaient la certitude que cet enclos silencieux représentait la forteresse la plus efficace pour la défense de leur cité. Ils l’expérimentèrent principalement lors de l’incursion des Sarrasins en 1240 et dans le siège de Vital de Averso en 1241. Il ne sera pas nécessaire de répéter ce que nous avons déjà médité sur le sens ecclésial de la sainte et sur la présence prophétique des sœurs pauvres. La solitude du cloître, n’étant pas isolement, ne les empêchait pas de suivre ce qui se passait de bien ou de mal à l’extérieur et même d’intervenir, quand elle le jugeaient opportun, comme cela arriva bien des fois. Et cependant elle, et avec elle, beaucoup d’autres saintes clarisses, exerçaient un apostolat actif soit à travers la grille conventuelle, soit à travers leur correspondance écrite.

Mais ce qu’elle accompagnait avec le plus d’anxiété c’était les voyages missionnaires du Père aimé, et l’expansion du premier ordre. Elle aurait bien aimé éteindre l’incendie de son amour au divin époux, allant elle aussi pour le lui faire connaître, offrant sa propre vie, si cela était nécessaire .”Elle était pénétrée de tant de ferveur d’esprit - comme en témoignera l’une des sœurs au procès de canonisation - qu’elle désirait ardemment souffrir le martyre pour l’amour du Seigneur”. En recevant la nouvelle du martyre des cinq premiers missionnaires du Maroc, un vif désir d’y partir s’empara d’elle, afin d’y subir le même sort. Ce fut un jour de grande émotion à Saint-Damien. (PCL VI, 6 ; VII, 2; XII, 6).

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Actualisation

VALEURS ET ATTITUDES
DE LA PRÉSENCE FRANCISCAINE AUJOURD’HUI

Les temps ont changé. Les huit siècles qui ont passé depuis l’aventure de François et de Claire ne sont pas passés en vain. L’ordre des frères mineurs, et des pauvres dames de la pénitence eurent à expérimenter des périodes de rapide évolution, problèmes d’adaptation et de réformes; ils parvin- rent une fois ou l’autre à être supprimés et restaurés, réapparaissant toujours identiques avec de nouvelles pugnacités. Par ailleurs, se vérifie actuellement un fait très positif qui a situé dans un nouveau panorama l’ensemble de la famille franciscaine: la floraison vigoureuse de centaines d’instituts franciscains, suscités par l’Esprit Saint dans ces derniers cent et cent cinquante ans, pour répondre aux urgences de la nouvelle société. Aujourd’hui ils intègrent le troisième ordre régulier de Saint François. Ce furent surtout les fraternités féminines qui furent les plus favorisées et valorisées, dans cet évènement ecclésial qui démontra l’ inépuisable potentialité du ferment franciscain.

Le contexte géographique et culturel où se vérifie la présence des filles et des fils de Saint François continue de subir changements et évolutions. Ce ne sont plus seulement les nations européennes de tradition chrétienne qui fournissent le plus de vocations aux noviciats, mais surtout les nouvelles chrétientés, avec tout ce que cela représente d’adaptations, d’acculturations originales relatives à la formation et à l’insertion dans l’ensemble. Les temps changent; l’histoire ne s’arrête pas; les institutions humaines vieillissent, d’autres apparaissent diffé- rentes, cherchant à s’adapter aux situations nouvelles; l’évangile du Christ cependant continue toujours le même, dans sa nouveauté éternelle et immarcescible. François et Claire continuent à être actuels, plus actuels que jamais, comme sont actuels et permanents son projet de vie évangélique et son message. Dans la famille franciscaine surgit aujourd’hui fréquemment cette interrogation : l’image que nous, fils de Saint François, offrons au monde correspond-il, de facto à notre vocation, à ce que l’Église attend de nous, à ce que le peuple désire trouver en nous ? Ou bien sommes-nous en train de transformer en problème ce qui pour François et Claire fut aussi simple: comment être actuels. Pour eux il fut suffisant d’accueillir la grâce de conversion. Ils se présentèrent, tout en étant vus comme différents. Ce fut ainsi qu’ils ouvrirent un chemin, inaugurèrent un nouveau style de vie consacrée, et éveillèrent un nouveau printemps dans toute la chrétienté, sans pour autant prétendre la renouveler ni la corriger.

Un auteur moderne, laïc, essayant d’expliquer la popularité de Saint François d’Assise, en son temps et dans le nôtre, donne cette justification: à savoir que François a eu le courage d’être ce que chacun de nous aimerait être, mais n’a pas le courage d’être. Ne serait-ce pas ce courage qui nous manque ? On parle de récupérer notre identité, et nous discutons sur le modèle selon lequel nous tenterions de l’exprimer; mais en même temps nous avons peur que le peuple nous définisse par ce que nous savons qu’il attend de nous. Identité suppose authenticité, cohérence, liberté d’esprit, absence de conventionnalisme et de courte vue, suppose le courage de se savoir différent. Un fils de Saint François ne se définit pas par ce qu’il fait, mais par ce qu’il est et aspire à devenir. Chaque institut franciscain dispose aujourd’hui d’une législation complète, bien motivée et élaborée selon l’esprit et la vocation particulière de chacun, fruit de chapitres successifs et de rénovation. On organise des cours de formation permanente et d’actualisation, retraites, rassemblements... tout cela en vue d’une identité qui nous est rappelée devant nous et en présence des autres. En soi, cela est très positif; cela exprime une insatisfaction à laquelle on veut trouver une solution. Mais il peut arriver qu’en fin de compte il n’y ait aucun résultat, si ce n’est une certaine insatisfaction.

Et alors nous nous réfugions dans les structures. Il ne reste aucun doute : les édifices construits à d’autres temps avec d’autres finalités, les œuvres qui ne peuvent être abandonnées, même si elles ne correspondent plus aux exigences actuelles, ni aux possibilités de personnel, les engagements externes, l’âge des religieux... et tant d’autres facteurs, conditionnent la vie des communautés et jusqu’aux options personnelles. Il serait excellent que les structures se renouvellent et s’adaptent à ce que nous voudrions réaliser... Mais ce qui au niveau de l’institut, d’une province ou d’une communauté locale est peut être irréalisable, rien ne t’empêche, toi religieux ou religieuse, de le transformer toi individuellement, et d’en faire l’ objet de ta fidélité renouvelée : ce que Dieu te demande et veut faire de ta présence, un évangile vivant, quelle que soit l’ambiance dans laquelle tu te trouves.

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Intériorisation

“L’AMOUR DU CHRIST NOUS PRESSE”
(2 Corinthiens 5,14)

La racine et la source de toute forme de véritable apostolat est l’amour du Christ, comme pour le Christ c’est l’amour du Père. Le premier biographe de S.François écrit:

“Rien n’est plus important, disait-il, que de sauver les âmes, et il en donnait pour preuve la croix sur laquelle, pour les sauver le Fils de Dieu voulut mourir. C’est là que nous trouvons le secret de son ardeur à prier, de son assiduité à prêcher, de ses exagérations quand il s’agissait de donner l’exemple. Il ne se considérait comme un ami du Christ qu’à la condition d’aimer les hommes comme le Seigneur les avait aimés.” (2C 172).

Poussé par ce zèle, il parcourait villes et villages, sans se laisser arrêter par les difficultés des voyages ou la fatigue physique. Le même biographe peut écrire “qu’il remplit la terre avec le message évangélique du Christ” (1C 97).

Mais qu’est ce qui le motivait dans ce zèle apostolique ? Il pouvait y avoir des initiatives motivées louablement par la situation morale ou matérielle des personnes, comme cela arriva à Jésus: Voyant les foules, il fut pris de pitié pour elles, parce que elles étaient harassées et prostrées comme des brebis qui n’ont pas de berger (Mt 9,36).

Mais il peut arriver que l’impulsion initiale de la charité aboutisse à une finalité d’ordre purement social, qui alors peut conduire à une action revendicative... D’autres activités apostoliques ont leur place dans une structure pastorale, d’enseignement ou d’assistance, elles obligent souvent à renoncer à des options personnelles, au bénéfice d’œuvres communes. Le danger, dans ce cas peut résider dans le fait de donner une certaine priorité au service apostolique, ce qui fait du religieux un simple fonctionnaire.

Seigneur, tu as voulu que je sois ton “collaborateur” dans l’œuvre du salut, Cette désignation de ta part confère à ma vie une valeur inestimable. Ne permets pas que je fasse de ton œuvre rédemptrice une pure occupation, pour autant utile que cela puisse paraître et dont tu ne serais la cause, l’origine et le but.

Dans l’évangile tu m’as enseigné à pratiquer les bonnes œuvres de telle sorte qu’en les voyant tous rendent gloire au Père du Ciel (Mt 5,16). Aide moi de ta grâce à purifier constamment les intentions et objectifs de tout ce que je fais journellement au bénéfice de mes frères. Libère-moi de la tendance naturelle à chercher mon intérêt égoïste, ma propre satisfaction, ma réalisation personnelle, l’admiration et l’estime de la part des autres. Libère moi de la tentation de protagoniste. Qu’en tout, je cherche la gloire de ton nom.

Plaise à Dieu que le jour de la reddition des comptes, en face d’une existence remplie de succés comparée avec mes pauvres aspirations, je n’aie pas à entendre de tes lèvres : Tu as déjà reçu ta récompense (Mt 6, 1-18). Je fais mienne la prière de Saint François par laquelle Dieu seul mérite tout honneur et toute louange à travers nos œuvres:

"Tout-puissant, très saint, très haut et souverain Dieu, tout bien, souverain bien, bien total, toi qui seul est bon, puissions-nous te rendre toute louange, toute gloire, toute bénédiction et tous les biens. Oui, qu’il en soit ainsi. Amen.(LH 11)

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ÉPILOGUE DE RÉVISION DE VIE

1 - Je professe, moi, comme François et Claire, une foi vive et amoureuse dans ma sainte mère, l’Église hiérarchique, exprimée dans la docilité à son magistère... ou au contraire est-ce que je me laisse saisir par le naturalisme qui m’entoure ?

2 - François adapta à lui-même et à l’ordre cette expression de Jésus aux disciples, ”être dans le monde sans appartenir au monde”. Cette option est aujourd’hui plus urgente que jamais. Ai-je moi le courage d’être différent, en vertu de ma vocation évangélique, ou est-ce que je me résigne à être “comme tout le monde “ ?

3 - Comme Saint Paul, suis-je moi aussi “pressé par l’amour du Christ” pour m’engager tout entier dans l’annonce de l’évangile et dans la construction du Règne, au moyen de l’action apostolique? Ai-je déjà pensé que le Christ pour donner gloire au Père dans l’œuvre de salut réclame toute ma vie, mon temps, ma préparation, mon sacrifice ?

4 - Me suis-je demandé, l’une ou l’autre fois, si le choix que j’ai fait dans l’activité que j’exerce, la manière d’occuper mon temps, les moyens d’apostolat que j’utilise...sont précisément ce que le Christ et les hommes attendent de moi ?

CONCLUSION

En terminant ces réflexions évangéliques et franciscaines, à travers lesquelles la lumière divine pourra te pénétrer avec plus de clarté dans le dessein amoureux du Père sur ta vie, précieuse à ses yeux, je t’invite, frère ou sœur à recevoir comme s’adressant à toi la belle prière de Saint Paul :

Pour tout cela, je fléchis les genoux devant le Père, de qui toute famille tient son nom, au ciel et sur la terre; qu’il daigne, selon la richesse de sa gloire vous armer de puissance, par son esprit, pour que se fortifie en vous l’homme intérieur, qu’il fasse habiter le Christ en vos cœurs par la foi; enracinés et fondés dans l’amour, vous aurez ainsi la force de comprendre, avec tous les saints, ce qu’est la largeur, la longueur, la profondeur ...et de connaître l’amour du Christ qui surpasse toute connaissance pour que Dieu vous comble de toute sa richesse” (Ep 3,14-19).

Il est certain que le Christ exige beaucoup de ceux qui le suivent; de plus, il est certain qu'en récompense de leur renoncement il leur promet l'hostilité du monde et la persécution dans cette vie. Mais bien plus grand est le don qu'il fait savourer, dès ici-bas, à ceux qui l'aiment. C'est ainsi que l'entendait François lorsqu'il mit, sur les lèvres de ce frère plein de sagesse, cette allocution dans sa parabole du chapitre général :

“Nous avons promis de grandes choses , de plus grandes nous ont été promises : réalisons celles-là et soupirons après celles-ci. Le plaisir est court, la peine
éternelle; la souffrance est légère, la gloire infinie. Beaucoup sont appelés peu sont élus, tous recevront ce qu’ils auront mérité”
(2C 191).

La vie de pénitence à laquelle nous avons été appelés requiert une attitude permanente de confrontation de notre conduite, avec les exigences de l’idéal que nous avons choisi, non pour encombrer notre fidélité au Seigneur des découragements causés par notre misère, mais pour nous confier plus encore en cette force qui est en nous au travail. Le véritable esprit de pénitence, sans s’arrêter à déplorer le passé ou à assurer le présent se projette en avant, selon l’exemple de Saint Paul: “Je ne veux pas dire que j’aie déjà obtenu tout cela ou que je suis devenu parfait; mais je m’élance pour essayer de le saisir , parce que j’ai été saisi moi-même par Jésus Christ...oubliant le chemin parcouru, et tout tendu en avant, je m’élance vers le but , en vue du prix attaché à l’appel d’en haut que Dieu nous adresse en Jésus Christ (Ph 3,12-14).

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