François et Claire à l'écoute de la Parole

Les trois grandes Libérations

Septième jour

3 L'OBÉISSANCE

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Première méditation: Le MYSTÈRE DE L’OBÉISSANCE DU CHRIST

- Obéissance jusqu’à la mort, et la mort en croix (Philippiens 2, 8)
- La liberté du chrétien dûment mûrie
- Communauté et diaconie

Deuxième méditation: L’OBÉISSANCE FRANCISCAINE
- Obéissance “de charité”
- Le frère chargé du “service et du bien commun
- Renonciation à sa volonté propre

-Actualisation:
COMMENT RETROUVER AUJOURD’HUI L’OBÉISSANCE de CHARITÉ ?
- La “nouvelle évangélisation”

- Intériorisation:
“MON ALIMENT EST DE FAIRE LA VOLONTÉ DU PÈRE”

Première méditation

Le Mystère de l’obéissance du Christ
Lecture biblique :Philippiens 2, 1 - 16

Obéissant jusqu’à la mort et la mort de la croix (Ph 2, 8)

Ce qui distingue l’obéissance dans la vie consacrée, des autres formes de disciplines sociales, ce n’est pas le simple fait d’obéir. Quel que soit notre état de vie, on obéit, et en de multiples situations, plus que dans les couvents! La vie est chaque jour davantage sujette à des codes, des règlementations, tours de garde, code du travail...Ponctualité et rigueur marquent les activités des personnes; la machine va progressivement réglementant les tâches humaines. L’ordinateur commence à imposer sa dictature.

Ce qui donne sa valeur à l’obéissance religieuse est le motif et la manière d’obéir. Il ne s’agit pas d’une soumission de caractère social ou fonctionnel, exigence de l’organisation du travail ou d’engagement familial ou professionnel. Pour trouver la motivation fondamentale d’une vie en obéissance, choisie volontairement, il est nécessaire de pénétrer le mystère de l’œuvre salvatrice du Christ, le Serviteur de Yahvé, tel que Saint Paul la développe.

Toute la vie de Jésus est marquée par l’obéissance, jusqu’à la mort, et la mort de la croix (Ph 2, 8). Il est l’exemple présenté, par l’apôtre aux chrétiens de Philippe, l’une de ses communauté préférées, qui à l’origine était très unie et docile, et ensuite devait lui causer quelques inquiétudes, en raison de ses brouilles et indisciplines. “Cependant mes frères, vous qui m’avez toujours obéi quand je me trouvais ici, maintenant que je suis absent... obéissez plus encore, Faites tout sans plaintes ni discussions” (Ph 2, 2-14).

Ce fut la désobéissance du premier homme qui a introduit le péché dans le monde, et par le péché la mort. Mais Dieu répara cette prévarication par l’obéissance du nouvel Adam, Jésus Christ. Cette victoire de la grâce salvifique inaugure la nouvelle Alliance, bien supérieure à la première, “là où le péché abonda, la grâce surabonda sur la multitude” (Rm 5,12-21). Les Pères du IIeme siècle, Justin et Irénée compléteront l’arche de réconciliation; la grâce divine, s’étendra à Marie, la nouvelle Ève, qui par son obéissance dans la foi, accueillit le Verbe incarné en son sein virginal.

Au “oui” de la servante du Seigneur, s’unit le “oui” du Fils de Dieu, dés le premier instant de son existence humaine, moyennant l’offrande faite au Père avec les paroles du psaume (40, 7-9):

Ainsi en entrant dans ce monde, Le Christ dit : De sacrifice et d’offrande tu n’as pas voulu, mais tu m’as façonné un corps. Tu m’as percé les oreilles (pour les Hébreux signe de l’identification des esclaves)...Quant à moi, je déclare: Je suis là O Dieu ! Je suis venu faire ta volonté” (He 10, 5-7)

L’obéissance au Père est le pôle de la vie du Christ, et son aliment (Jn 4, 34). À de nombreuses reprises, il affirma, devant ses adversaires: “Je ne prétends pas faire ma volonté, mais celle de mon Père qui m’a envoyé (Jn 5, 30). Et il reconnut pour son frère, sa sœur, et sa mère, celui qui réalise la volonté de son Père (Mt 12, 50). À cause de cela il nous enseigna à demander à notre père : Que soit faite ta volonté, ici sur terre comme au ciel.

Cette obéissance au Père se changera en immolation et holocauste rédempteur dans l’agonie, devant le spectre de la souffrance: Non pas ma volonté, mais la tienne! Ce fut ainsi qu’il apprit l’obéissance à travers les souffrances, et sa mission achevée, il devint source de salut éternel pour tous ceux qui lui obéissent (He 5, 8s).

Dans cette théologie du mystère de l’obéissance du Christ, cause de notre salut, nous découvrons, nous, religieux, la raison d’être de notre consécration en obéissance, et également la manière de la pratiquer, étant, une véritable obéissance de la foi. Dans sa vie terrestre, Jésus embrasse le style divin des médiations qu’il a engendrées. Parfois les instruments de la volonté du Père lui sont agréables, c’est le cas de l’autorité de Marie et de Joseph, auxquels il se soumet en tout (Lc 2,51); mais sont aussi pour lui les instruments de cette sainte volonté: l’empereur romain qui ne commande pas toujours des choses justes, le roi Hérode, Ponce Pilate, et jusqu’aux bourreaux durant la passion, pour lesquels il implore le pardon du Père.

Saint François donne pour fondement à la vie d’obéissance des frères, le ministère d’obéissance rédemptrice du Christ, qui a donné sa vie pour être obéissant au Père très saint” (LOrd 67). L’obéissance franciscaine est un impératif de notre propre conversion au Christ. Le frère mineur obéit, non pas tellement pour accomplir un ordre déterminé, mais surtout pour offrir au Christ le témoignage de l’amour moyennant le renoncement à lui-même. Dans ce sens, il n’est pas insensé “d’obéir simplement pour obéir”. Le Petit-pauvre aimait d’avoir toujours un supérieur direct de qui il était dépendant, afin de ne pas être privé du bénéfice de l’obéissance (T 27s; LP 106; LC 6).

La liberté du chrétien dûment mûrie

Il peut paraître paradoxal de considérer la vie en obéissance volontaire comme un choix de la liberté. L’aspiration à l’autonomie, innée dans l’homme, ne parâit guère se concilier, surtout aujourd’hui, avec une vie de subordination. De fait, si obéir était synonyme de dépendre passivement d’une autre personne, abdiquant de sa propre responsabilité, ce serait un choix avilissant. Mais quand cette décision est prise d’une manière libre et consciente, pour suivre l’impulsion de l’Esprit, qui n’est pas un esprit d’esclavage, on découvre une authentique liberté chrétienne: Où il y a l’Esprit du Seigneur, il y a liberté (2Co 3, 17). Le texte clé, qui illumina l’esprit évangélique de François et le poussa à découvrir le véritable sens de l’autorité et de l’obéissance dans la fraternité, fut celui de Saint Paul dans sa lettre aux Galates ( 5, 13s):

“Frères, vous avez été appelés à la liberté. Que cette liberté ne soit pas pour vous un prétexte pour suivre vos mauvais instincts. Mais au contraire, que l’amour place chacun d’entre vous au service les uns des autres”.

Personne au monde ne doit se sentir plus libre que le chrétien, libéré de tant d’assujettissements qui conditionnent le don de la liberté, et tout spécialement l’égoïsme. La charité est la force qui fait mûrir la liberté des personnes, les aidant à sortir d’elles-mêmes pour aller à la rencontre de l’autre. La liberté chrétienne est capacité de service.

Le séraphique Père applique le texte de Saint Paul aux relations entre “les ministres” ou supérieurs et aux autres frères; il voudrait voir entre eux une espèce d’opiniâtreté à se servir réciproquement les uns les autres, poussés par l’amour: “Par la charité de l’esprit (selon le texte de la vulgate) qu’ils se servent avec bonté et qu’ils s’obéissent les uns les autres (Ga 5,13). C’est elle la véritable et sainte obéissance de Notre Seigneur Jésus Christ” (1R 5, 14s).

Le climat évangélique dans lequel le saint se situe pour donner une telle définition de l’obéissance est le chapitre 20 de Saint Matthieu, qu’il cite textuellement, afin de tracer l’image lumineuse du ”ministre et serviteur“ de la fraternité:

“Il n’appartient à aucun des frères d’avoir quelque pouvoir ou supériorité entre eux. Cependant, comme dit le Seigneur dans l’Évangile, les chefs des peuples ont pouvoir sur leurs sujets, et les grands oppriment les petits de leur pouvoir (Mt 20, 25-26). Mais parmi les frères il ne saurait en être ainsi. Au contraire, celui qui veut être le plus grand entre eux, qu’il soit ministre et serviteur, et celui qui est le plus grand, qu’il soit au milieu d’eux le plus petit (Lc 22,26)” (1R 5, 9-12).

Antérieurement il se référera à la partie finale de l’enseignement de Jésus, qu’il reprend également dans les Admonitions:

“Que les ministres et serviteurs aient présent à l’esprit ce que dit le Seigneur : Je ne suis pas venu pour être servi, mais pour servir Mt 20, 28)” (1R 4, 6; Adm 4,1).

Il n’est pas inutile de rappeler à ce propos que ce passage évangélique est de loin le texte biblique le plus cité dans les documents de Vatican II, appliqué à tous ceux qui sont appelés à assumer des charges de responsabilités dans le peuple chrétien. L’Église elle-même étant dans le monde non pour être servie, mais pour servir.

Communauté et service

L’exemple du Christ obéissant jusqu’à la mort, et la mort de la croix, fut la base dont se servit Saint Paul pour définir l’exigence de l’obéissance dans la communauté chrétienne, correspondant à la communauté religieuse. Dans la lettre aux chrétiens de Philippe déjà citée, il les invite à découvrir le malaise régnant : l’esprit de rivalité et de vaine gloire, le manque d’humilité du cœur, chacun se considérant comme un supérieur au dessus des autres, l’intérêt personnel (Ph 2, 1-4). Et il leur donne en exemple la Kénose, “l’effacement du Christ, fait serviteur et obéissant”.

Dans sa lettre aux Romains, il fait une analyse semblable, des ennemis de l’obéissance du Christ, en référence à la communion au Christ, il leur recommande:
Soyez sincères dans votre charité...; considérez les autres plus dignes...cultivez entre vous un même esprit, sans vous laisser séduire par des rêves de grandeur...”
(Rm 12, 3-16).

De cette charité, faite service, naquit la hiérarchie dans l’Église. Les apôtres avaient réussi à transformer en réalité le testament du Christ à la communauté de Jérusalem; l’union fraternelle était une expérience heureuse, qui aussitôt se transforma en partage de biens et en volonté de servir. Le concept de service s’exprime à travers la parole francisée du grec diaconie, et du latin ministère. Surgirent des difficultés dans la communauté, précisément par manque de bon ordre dans le service : les hellénistes se plaignaient que leurs veuves n’étaient pas aussi bien assistées que celles des Hébreux. Face à ce problème les apôtres pensèrent qu’il n’était pas opportun qu’ils s’emploient au service des tables, ils devaient plutôt se dédier à la prière et au ministère de la parole. Pour résoudre le problème, la communauté décida de choisir sept hommes, et les apôtres leur imposèrent les mains, faisant d’eux des participants de leur propre mission. On y vit plus tard des diacres, ce qui veut dire: hommes de service (Ac 6,1-6).

Tout le pouvoir de l’Église, qu’il soit entier ou participé, est ministère, comme l’enseigne Vatican II :”Les ministres en effet, dotés d’un pouvoir sacré, sont au service de leurs frères, pour que tous ceux qui sont du Peuple de Dieu et par là jouissent de la vraie dignité chrétienne, parviennent au salut, aspirant tous ensemble, librement et d’une façon ordonnée à la même fin” (LG 18).

Il est évident que François n’a rien perçu de cette dérivation sémantique; ce fut pure intuition de sa part d’avoir choisi la dénomination de ministres et serviteurs, comme étant la plus évangélique pour désigner les frères “à qui est confié le soin des âmes de ses frères” (1R 4, 6).

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Deuxième méditation

L’OBÉISSANCE FRANCISCAINE
Lecture biblique :Jean 13, 1-17

Obéissance de charité

L’obéissance franciscaine pour être vraiment chrétienne, fait partie de la dynamique interne de la fraternité. Elle n’est pas le droit de celui qui commande, ni hommage de soumission de celui qui obéit. Saint François, à l’inverse du plus grand nombre de théologiens, ne considère pas l’obéissance comme une vertu intégrante de la justice, il préfère voir en elle la sœur de la charité: “O madame sainte charité, que le Seigneur te sauve, avec ta sœur sainte obéissance !” (SV 3). Une fois réussie la communion sincère des esprits et des cœurs on trouve dans l’obéissance la meilleure expression de cette disponibilité fraternelle. Ainsi, du groupe réuni au nom du Christ, où tous ont la même obligation de service, jaillit l’autorité comme une forme obligée de service, nécessaire pour une bonne organisation de la fraternité. Obéissant aux lois, à la distribution des offices et occupations, aux horaires, aux ordres des supérieurs, chaque frère sert tous les frères de la communauté, et s’ouvre à tous.

À cette “prévenance à Dieu et au prochain”, François donne le nom d’obéissancee de charité (Adm 3,6), car c’est bien la charité qui en est la raison profonde. Le frère obéissant renforce la fraternité, alors que le frère indiscipliné la rend impossible. “Celui-ci est un homicide, en effet avec son mauvais exemple il est cause de ruine pour beaucoup” (Adm 3,10). Même s’il n’est pas d’accord avec la décision d’un supérieur, et s’il n’y a pas d’abus d’autorité de sa part, ou pire encore, si le religieux pour raison de conscience, se voit contraint de désobéir, en aucun cas il ne peut y avoir de raison de briser les liens qui unissent la fraternité. C’est ainsi que le saint voit la résolution de conflits qui peuvent surgir entre l’autorité et la responsabilité personnelle (Adm 3,5-9).

Le frère destiné au service et à l’utilité de tous

Nous avons déjà vu comment le concept franciscain de la fonction de ceux qui représentent l’autorité est enraciné dans ’évangile: Ils sont ministres et serviteurs. Dans la première règle, le fondateur interdit tout titre honorifique, aussi bien que
quelque attitude de supériorité:

“Aucun des frères ne doit avoir quelque pouvoir ou supériorité sur les autres” (5,9). “Que personne ne se donne le nom de prieur, mais tous indistinctement, s’appellent frères mineurs. Et qu’ils se lavent les pieds les uns les autres” (6 , 3-4).

Pour tout frère chargé du soin des autres frères, la notion présentée par le fondateur pour désigner le ministre général est valable: c’est un frère “désigné spécifiquement pour le service et l’utilité commune des frères” (2R 8, 4). Et le premier service que les frères ont le droit de recevoir de leur inistre et serviteur c’est celui qui dérive de sa responsabilité pastorale:

Les ministres et serviteurs ne doivent jamais oublier que ce sont les âmes de leurs frères qui leur furent confiées; si quelques uns d’entre eux se perdaient par leur faute ou leur mauvais exemple, ils auraient à en rendre compte à notre Seigneur Jésus Christ le jour du jugement” (1R 4,6).

Ce service pastoral inclut l’obligation de visiter les frères fréquemment, ou encore de rencontrer personnellement chacun des frères, les exhorter, les instruire et les animer spirituellement (1R 4,2). Dans la Règle définitive, le fondateur jugea nécessaire d’ajouter également le devoir de les corriger, mais en soulignant que cela devait se faire avec humilité et charité” (2R 10, 1). Personne comme Sainte Claire ne décrivit mieux qu’elle, le style d’accueil évangélique que chaque sœur était en droit d’attendre, de celle qui occupe la charge de guide et animateur de la fraternité:

“Je prie aussi celle qui sera responsable des sœurs de se distinguer des autres, non par l’exercice de son office, mais par ses vertus et la sainteté de sa manière de vivre, de telle façon que les sœurs, provoquées par son exemple, n’obéissent pas tant à cause de son office, mais plutôt par amour. Qu’elle soit aussi prévoyante et discrète envers ses sœurs, comme une bonne mère à l’égard de ses filles ..qu’elle soit aussi tellement bienveillante et accessible qu’elles puissent avec assurance manifester leurs nécessités et recourir à elles à toute heure avec confiance, comme il leur semblera expédient, tant pour elles que pour leurs sœurs (TCL 61-66).

Dans la Règle également elle laissa un portrait idéal de l’abbesse et mère : Avant tout, elle doit être bien pénétrée de sa responsabilité devant Dieu et chacune des sœurs; elle doit les enseigner spécialement par son exemple; éviter les appropriations affectives; Il lui appartient de consoler les affligées et être l’ultime refuge des tourmentées ; elle doit suivre en tous points la vie commune, sans aucune singularité. Pour maintenir la communion fraternelle et l’esprit de corresponsabilité chez les sœurs, elle doit, au moins une fois la semaine, avoir avec elles une rencontre de révision, d’information et d’échange fraternel sur les sujets qui intéressent la communauté (RCL 4,9-18). Celui qui a reçu mission d’être le guide des autres frères ou sœurs, se doit de lire avec attention la lettre que François adressa à un ministre qui était affligé de ne pouvoir réussir à avoir des frères comme il le souhaitait, et à cause de cela, il lui demandait d’être déchargé de cette responsabilité et l’autorisation de se retirer dans un ermitage. Le saint lui montre que la cause de son inquiétude est l’obsession de vouloir imposer aux autres son propre idéal de perfection, alors qu’il devrait respecter les chemins de Dieu - une erreur à laquelle sont trop souvent entraînés les formateurs:

“Aime ceux qui te font ces choses, et ne veuille d’eux rien d’autre que ce que le Seigneur te donnera. Et aime les en cela, et ne veuille pas qu’ils soient meilleurs chrétiens. Et que ce soit pour toi plus que l’ermitage” (LMin. 5-8)

La deuxième partie de la lettre contient la recommandation incomparable sur la façon de se conduire avec un frère coupable, en particulier sur l’obligation de tous ceux qui ont connaissance de la fragilité d’un frère, en évitant de lui faire honte ou de le critiquer, gardant secret le péché de ce frère.

Renonciation à sa volonté propre François s’efforce de définir bien clairement l’image évangélique du supérieur, convaincu est-il que, quand on donne un ordre d’une manière évangélique, on ne peut qu’ obéir d’une manière évangélique. Mais il n’est pas moins exigeant, quand il réclame l’obéissance des frères:

“Quant aux frères qui sont sujets, qu’ils se rappellent que, pour Dieu, ils ont renoncé à leur volonté propre. Aussi je leur prescris fermement d’obéir à leurs ministres en tout ce qu’ils ont promis au Seigneur d’observer et qui n’est pas contraire à leur âme et à notre Règle” (10, 2s). C’est également en des termes identiques que Claire s’exprime dans sa propre Règle (10, 2s).

La renonciation à la volonté propre dont parle également Vatican II (PC 14), doit s’entendre comme pour les autres renoncements évangéliques, non comme des renoncements, mais comme des libérations. Parmi les “appropriations” contraires à l’esprit de pauvreté, contre lesquelles François met en garde ses frères, l’une d’elle est celle de la volonté, résurgence du péché originel (Adm 2,3; 3.10;19,4). Renoncer à sa volonté propre est remporter la victoire contre “toute volonté corporelle et charnelle”, pour se soumettre à l’obéissance de l’esprit” (SV 14). C’est exactement le prix établi par Saint Paul, comme nous l’avons déjà vu pour un mûrissement dans la véritable liberté (Ga 5,13).

Pour François, l’obéissance ne consiste absolument pas à abdiquer sa liberté. Ainsi nous le voyons insister et affirmer les deux limites de l’autorité: la conscience personnelle et la fidélité à la Règle promise. Nous trouvons répété à plusieurs reprises l’adverbe “volontairement”, nous le trouvons aussi chez Sainte Claire, évoquant son obéissance à Saint François (TCL 25,39), et pour son propre compte elle ajoute au texte de la Règle de Saint François un détail significatif :

“Quant aux sœurs qui sont sujettes, qu’elles se rappellent que, pour Dieu, elles ont renoncé à leurs volontés propres. Aussi je veux qu’elles obéissent à leur mère, comme elles l’ont promis au Seigneur” (TCL 67).

Nous revenons à la célèbre Exhortation sur la véritable obéissance (Adm 3), dans laquelle le fondateur analyse trois cas susceptibles de provoquer des conflits, qui peuvent s’offrir au bon religieux. Comme présupposé pour un juste discernement, François se situe au plan évangélique de renoncement et de l’attitude préalable du frère totalement abandonné entre les mains de l’obéissance.

Premier cas : Le frère agit de sa propre initiative, sans avoir reçu aucun ordre. Le saint explique que “la véritable obéissance” tient à deux conditions: Que ce qu’il fait soit bon, et n’a pas été interdit. Nous n’oublions pas que le fondateur a dans son esprit la réalité de fraternités itinérantes, sans demeure fixe. À présent, quelque choix important d’initiative propre devra être soumis non seulement à l’approbation du supérieur, mais aussi au discernement communautaire. Toutefois, aussi bien le supérieur que les autres frères doivent accueillir toute initiative utile. Une communauté locale ou provinciale sera d’autant plus riche en fruits d’apostolat dans la mesure où le plus d’initiatives personnelles ont été prises et ont été bien accueillies. Un exercice de l’autorité qui ne favoriserait pas d’espace à la créativité personnelle, serait asphyxiant. Deuxième cas : Le frère juge inopportune la décision du supérieur, lequel, malgré cela la maintient, même après avoir consulté l’opinion des frères. Réponse de François : Le frère doit renoncer à son point de vue au bénéfice de l’union fraternelle. C’est ce renoncement que le saint appelle “obéissance caritative”, la charité étant le motif qui dirime et prévaut. Il n’est pas question d’obéissance “aveugle” , en effet le frère demeure convaincu que son critère est le plus sage; malgré cela il se soumet et “cherche à exécuter ce qu’a décidé le supérieur”. Dans une fraternité évangélique il n’y a pas de place pour des oppositions, comme dans les démocraties; mais de collaboration généreuse dans la décision. Elle sera d’autant plus constructive que le renoncement a été plus grand.

Troisième cas, plus délicat: Le supérieur donne un ordre auquel le frère juge qu’il ne peut obéir en conscience; c’est le cas typique de l’objection de conscience. Réponse du saint : Il est clair qu’il ne peut obéir, mais par ailleurs il se doit d’éviter les divisions, même s’il doit subir “persécution de la part de quelques uns”, ( de ceux qui sont en accord avec le supérieur) : aime-les encore plus en Dieu; En effet celui qui préfère supporter la persécution plutôt que de vouloir être séparé de ses frères demeure vraiment dans l’obéissance parfaite, parce qu’il livre son âme pour ses frères” (Adm 3 1-9). L’objection de conscience est en relation avec le droit, que le fondateur, à deux reprises dans les règles reconnaît au frère, dans les circonstances où il se trouve, et pense qu’il “ne peut observer spirituellement la règle” (1R 6,11; 2R 10,4). On notera le paradoxe: c’est à ce rébellion soumis et affable que François donne le nom d’obéissance parfaite”.

Il serait difficile d’aller plus loin dans ce que Vatican II désigna comme “une obéissance active et responsable”(PC 14). À la lumière de cette pédagogie, certains procédés attribués tardivement à S.François, dont il se serait servi pour inculquer une obéissance aveugle et passive n’ont aucun fondement; par exemple la comparaison avec le cadavre, ou l’épreuve imposée aux novices de planter les choux avec la racine en l’air et les feuilles en terre... il s’agit ici de topiques d’origine monastique, qui n’ont rien à voir avec le style du Petit-pauvre.

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Aujourd’hui

COMMENT RETROUVER AUJOURD’HUI “L’OBÉISSANCE de CHARITÉ” ?

La relation entre l’autorité et l’obéissance selon la pensée de François, comme également tant d’autres composantes de l’utopie évangélique, a duré peu de temps. Elle avait pour base la foi du Petit-pauvre dans la présence et l’action de l’Esprit Saint en chaque frère, supérieur ou sujet. En effet il était persuadé qu’il ne pouvait pas y avoir conflits, si celui qui commande et celui qui obéit sont dociles à l’impulsion divine. À cause de cela, il voulait nommer l’Esprit Saint “ministre général” de la fraternité (2C 193). Une fois consolidées les structures du gouvernement de l’Ordre, il était inévitable que soit de plus en plus affirmé le principe d’autorité, à l’abri d’une pédagogie ascétique qui va transformer l’obéissance religieuse en dépendance, plus qu’une adhésion active et spontanée à la volonté divine, usant de la liberté des enfants de Dieu.

La récente découverte de la racine biblique de la consécration en obéissance, avec l’aide du magistère de l’Église nous a permis, à nous aussi, de mieux mettre en lumière les enseignements et le style de François et de Claire: l’obéissance comme service , dont la vigueur est en étroite relation avec la vitalité de l’union fraternelle. Mais aujourd’hui plongés dans le matérialisme qui nous enveloppe et le fonctionnarisme technique, qui ne se préoccupe plus de savoir le pourquoi et le comment, pour ne s’intéresser qu’au rendement utile de ce qui se fait, y aura-t-il encore un espace pour cette obéissance de foi ? (PC 14).

En outre, nous vivons dans un climat de démocratie sociale et politique avec l’espoir qu’elle mûrisse et se consolide. Mais nous pouvons aussi céder à un certain mimétisme du milieu, sans prendre en compte qu’il existe une différence fondamentale entre l’objectif d’un système démocratique et celui d’un engagement fraternel. Dans un régime démocratique, chaque citoyen ou groupe de citadins a la garantie de revendiquer ses droits à l’abri de la loi; la fraternité évangélique, au contraire offre à chaque frère de s’y intègrer volontairement, l’opportunité de faire de sa vie un service permanent, renonçant à ses intérêts propres, et si nécessaire, jusqu’à ses propres droits, tenant en compte les intérêts des autres (LFid,4).

Vue dans cette perspective chrétienne, l’obéissance peut parfaitement s’harmoniser avec une aspiration, très généralisée dans les secteurs les plus sains de notre jeunesse, à dominer les chemins battus, juridiques et moraux dans lesquels ont été présentés l’obéissance religieuse, pour l’enraciner de préférence dans une dynamique de charité noble et gratuite, et en même temps en recherche de la volonté de Dieu à travers les instruments de toujours: la Loi et la personne du supérieur.

Les supérieurs qui savent être ministres et serviteurs, nous manquent, ceux qui se compénétrent de la fonction d’être les guides et animateurs des frères; et se proposent de “servir en chaque frère le dessein d’amour du Père” (Paul VI, ET 25), attentifs à respecter et valoriser les dons de la nature et de lagrâce de chacun. D’autre part ils sont peu nombreux lesreligieux qui acceptent avec foi et reconnaissance une telle sollicitude pastorale, non comme prérogative de celui qui commande, mais comme un droit de celui qui obéit.

Comme réaction inévitable contre ce concept traditionnel de l’autorité et contre une certaine ascèse également traditionnelle, de l’obéissance aveugle, on a pu voir à l’extrême opposé, certains religieux qui sans refuser pour autant d’exercer les fonctions de supérieurs, s’en acquittent avec une certaine inhibition, un certain complexe de timidité, laissant aller les choses, abdiquant de leurs responsabilités pastorales. Il est nécessaire de rétablir l’équilibre, non par un retour à un autoritarisme et à une soumission passive, mais plutôt en s’efforçant de renforcer les liens fraternels d’un engagement commun, chacun à sa place et à son service spécifique, dans un climat de confiance et de spontanéité, de dialogue constructif, donnant et recevant réciproquement, “tous également frères mineurs”.

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Intériorisation

“MA NOURRITURE EST DE FAIRE LA VOLONTÉ DE MON PÈRE”

Ici une lecture serait opportune, celle du Psaume 119, méditée, personnifiée qui célèbre calmement le don de la Loi du Seigneur et la profondeur de ses desseins. J’ai envie de savourer, pour le moins quelques versets:

Heureux ceux qui marchent selon la volonté du Seigneur, avec une vie irréprochable; heureux ceux qui la cherchent de tout leur cœur, gardant ses préceptes.

Comment jeune garder pur son chemin ? ...en observant tes paroles. De tout mon cœur je te cherche; fais que je ne dévie pas de tes commandements.

Ma joie consiste à apprécier tes préceptes, plus que toutes les
richesses. Je médite sur tes préceptes et ne saurai
m’écarter de tes chemins. Ta volonté est pour moi un
plaisir, jamais je n’oublierai tes paroles...

Guide moi au chemin de tes préceptes, car j’ai là mon plaisir,
Infléchis mon cœur vers ton témoignage...

Tes commandements seront pour moi un délice, que j’aime
tant, vers moi je lèverai les mains à les redire.
Si ta volonté n’était pas pour moi un plaisir, j’aurais déjà
expérimenté le malheur, jamais je n’oublierai tes lois,
avec elles tu m’as donné la vie.

Quand je t’entends, Seigneur, dans l’évangile, parler de la volonté du Père, c’est comme si s’ouvrait sous mes yeux le mystère de l’unité trinitaire, en laquelle la diversité des personnes et des missions devient unité ineffable en un unique amour et volonté.

Je comprends la manière dont Saint François contemple l’œuvre de la création: “Pour toi-même nous te rendons grâces, parce que , par ta sainte volonté et par ton unique fils, avec le Saint Esprit, tu créas toutes choses” (1R 23,1).

La volonté de Dieu, c’est elle qui est la cause de mon existence, de ma vocation, de mon espérance, elle est la source de tout ce qu’il y a eu de bon et de bien durant ma vie.

Je voudrais faire miennes les expressions d’une fille de Sainte Claire, qui de manière exceptionnelle eut une expérience mystique de la volonté divine, sainte Véronique Giuliani:

La volonté de Dieu “est le commencement, le milieu et la fin de notre vie et de notre action. Elle est la vie de l’âme. Elle est mon rempart, ma force, mon bouclier de protection, le port assuré de mon refuge. La première école de perfection. Source de joie et de bonheur. Elle transforme la souffrance en plaisir, et rend doux ce qui est amer. Elle est ma Paix, source de paix et de tranquillité. Dans les inquiétudes, elle nous tranquillise, elle transforme nos ennuis en joies, adoucit toutes nos aigreurs, nous défend dans les tentations et allège nos peines. Elle est le chemin qui nous conduit au ciel, et du ciel à la terre, ciel anticipé. La volonté de Dieu a constitué le bonheur des bienheureux. Elle serait capable de transformer la terre en paradis...(Journal de la Sainte).

Mais comment connaître ta volonté, Seigneur ? Ne fais-tu pas entendre ta voix, ne viens-tu pas te substituer à ma volonté ? Je suis moi, finalement c’est à moi qu’ il appartient de décider et d’agir. Tu m’as fait libre et tu respectes la liberté que tu m’a donnée.

Ne serait-il pas mieux que je réalise ton dessein et t’en donne la gloire sans avoir la possibilité de m’y opposer comme cela arrive avec les fleurs, avec les alouettes, avec frère soleil ? Comment puis-je savoir si je te suis agréable?

Saint Paul indique un moyen pour discerner quelle est la volonté de Dieu, ce qui est bon et agréable et parfait à ses yeux (Rm 12,2): la rénovation constante de l’homme intérieur.

Dés lors, il suffit que je travaille à purifier continuellement mes tendances, mes préférences, mes intentions, pour demeurer toujours en accord avec la volonté divine. Mais dans la réalité, Dieu, le Père du ciel, me donne de connaître sa volonté à travers d’innombrables signes que la foi m’aide à interpréter.

Le premier signe est sa Parole, vive et efficace, consignée dans les Saintes Écritures. Quand François dans sa vie avait besoin d’un peu plus de lumière, il ouvrait le livre des évangiles.

Ses commandements sont les signes concrets de sa volonté, les lois de l’Église, mes engagements avec des personnes consacrées, la législation de mon institut, la détermination de mon supérieur, un office qu’il m’appartient de développer, un changement parfois imprévu....

Les vicissitudes de la vie m’offrent de belles ocasions de donner mon acquiescement à la volonté de Dieu: un contre temps, un accident, une maladie...et aussi tant d’occasions de faire le bien, d’aider ou de consoler un frère... Un “oui” joyeux et décidé à l’appel de l’Esprit en certaines occasions, donne à ma vie plus de valeur, l’illumine et l’élève.

Mais aussi, le courage de savoir dire “non” à tout ce qui est contraire à la volonté de Dieu, ces belles occasions qui me sont données de renoncer à ce que je sais qu’il n’accepte pas de ma part, tout ce qui contredit l’Esprit Saint (Ep 4, 14-16), cet “hôte très doux de l’âme” qui habite en moi pour me rappeler que je suis fils de Dieu, et non esclave (cf Rm,14-16).

Ce sera ma prière continuelle: Enseigne-moi, Seigneur, à faire ta volonté, parce que tu es mon Dieu. Que ton très doux esprit me guide par les droits chemins (Si 143,10).

Plaise à Dieu, qu’à la fin de mon existence terrestre je puisse faire mienne cette prière qui fut la tienne, toi, mon Rédempteur , en expirant sur la croix: “Tout est consommé! (Jn 19, 30). Mission accomplie !

Rien de plus approprié pour conclure cette journée, que la conclusion de François à la fin de sa lettre à l’Ordre. (LO 50-52): Dieu tout-puissant, éternel, juste et miséricordieux, donne-nous à nous misérables, à cause de toi-même, de faire ce que nous savons que tu veux, et de toujours vouloir ce qui te plait, afin qu’ intérieurement purifiés, intérieurement illuminés et embrasés du feu de l’Esprit-Saint, nous puissions suivre les traces de ton Fils bien-aimé, notre Seigneur Jésus-Christ, et par ta seule grâce parvenir jusqu’à toi, Très Haut, qui, en Trinité parfaite et en simple Unité, vis et règnes et est glorifié, Dieu tout-puissant, pour tous les siècles des siècles. Amen.

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ÉPILOGUE ET RÉVISION DE VIE

1 - Ai-je suffisamment médité le mystère d’obéissance du Christ, fondement du choix de “vivre en obéissance” ? Ai-je découvert, comme Saint Paul et Saint François, que la véritable liberté consiste dans la capacité de me mettre volontairement au service des autres ?

2 - François parle “d’obéissance de charité”, ce qui signifie, une obéissance dictée et motivée par la charité, exprimant la communion qui doit régner entre les frères qui, eux-mêmes sacrifient les préférences qui sont les leurs. Est-ce que je me sens heureux d’expérimenter l’amour fraternel, comme fruit de ce renoncement ?

3 - S’il me fut confié la charge de servir les frères par l’exercice de l’autorité, ai-je bien présent à l’esprit que je suis un désapproprié pour “l’utilité commune”, et que mon devoir est de “servir en chaque frère le dessein d’amour du Père”, vivant comme frère parmi les frères, sans arrogance, sans fierté, sans auto-suffisance, mais avec la conscience vive de ma propre responsabilité ?

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