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François
et Claire à l'écoute de la Parole Les Trois grandes Libérations 2 La Pauvreté |
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méditation:LÉVANGILE DE LA PAUVRETÉ - Il sest fait pauvre pour
nous - Deuxième méditation: LA HAUTE PAUVRETÉ FRANCISCAINE - Pauvreté et humilité de
N.S. Jésus Christ Actualisation: FRANCISCAINS PAUVRES, AUJOURDHUI - Pauvreté et société de
consommation Intériorisation: LUTOPIE ÉVANGÉLIQUE |
Première méditation
L'Évangile
de la Pauvreté
Lecture biblique :Matthieu 19,16-29
Il sest fait pauvre pour nous
Parmi les conséquences des désordres introduits par le péché, lune des plus dangereuses est cette soif insatiable de posséder. Elle réduit lhomme à lesclavage des biens temporels: vols, injustices, oppressions, fraudes, matérialisme sous toutes ses formes...La racine de tous les maux est lamour de largent (1Tm 6,10).
Lhistoire du salut se révèle progressivement comme une revanche divine au moyen de la pauvreté. Une première phase perçue par le peuple dIsraël comme une malédiction divine, apparaît après la captivité comme un espace dans lequel Dieu devient présent au petit reste dIsraël. Yahvé a ses yeux ouverts sur les nécessiteux, les humbles, ceux qui ont le cur droit. Le Messie libérateur est annoncé comme Pauvre et Esclave, humble et souffrant, il portera la bonne nouvelle aux pauvres, consolera les désespérés, proclamera la libération aux exilés et rendra la liberté aux prisonniers...(Is 61,1-3).
Lorsque sera venue la plénitude des temps, cest ce reste des véritables israélites, simples et droits, qui maintiendra vive lespérance à légard du Messie Roi, et laccueillera avec joie quand il viendra en ce monde. Marie, pauvre et humble, exprime par son Magnificat la disposition desprit de tous les pauvres de Dieu: Il a dispersé les hommes à la pensée orgueilleuse; il a jeté les puissants à bas de leur trône et il a élevé les humbles, les affamés, il les a comblés de biens et les riches il les a renvoyés les mains vides (Lc 1,51). Jésus lui même viendra combler les pauvres, les affligés, les doux, les purs, les miséricordieux... et déclarer dans les béatitudes que ce sont eux les destinataires privilégiés du message du Règne (Mt 5, 3-12).
Saint Paul sémerveille le premier de cette option pour la pauvreté dans le mystère de lIncarnation, mystère de dépouillement et de désappropriation des prérogatives du Fils de Dieu. Le Sauveur assume la condition humaine, lui qui est de condition divine na pas considéré comme une proie à saisir dêtre légal de Dieu, mais il sest dépouillé, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes, et par son aspect, il était reconnu comme un homme... semblable en tout à ses frères (Ph 2,6; He 2,17). Pour stimuler les frères de Corinthe à être généreux en faveur de ceux de Jérusalem, lapôtre leur propose lexemple du Fils de Dieu, se faisant homme:
Vous connaissez en effet la générosité de Notre Seigneur Jésus Christ qui, pour vous, de riche quil était, sest fait pauvre pour vous enrichir de sa pauvreté (2Co 8, 9).
Ce texte fondamental dans la théologie de la pauvreté, éclaircit le mystère du salut, et souligne la raison la plus profonde de la vocation à une vie pauvre. Le Sauveur veut faire de nous des riches de sa pauvreté. Il nest pas venu abolir la pauvreté matérielle et créer sur cette terre des conditions de richesse et de bien-être pour ceux qui le suivent. Il sagit ici de la richesse du règne, richesses de la grâce divine, dont Saint Paul veut combler ses fidèles de labondance de ses dons (1Co 1,5).
Cependant, la pauvreté volontaire ne se choisit pas, ni ne se pratique uniquement en vue de biens spirituels, ou dune future récompense, mais principalement pour construire le royaume, avec le Christ déjà présent et agissant. Le Fils de Dieu nest certainement pas venu pour nous stimuler à progresser dans lusage des biens terrestres; il est venu pour nous apprendre à purifier cet usage, avec sa vie pauvre, et montrer à lhomme les chemins à suivre pour parvenir au développement matériel, en harmonie avec le dessein du Créateur..
Pauvre dans sa naissance, pauvre durant sa vie, nu sur la croix ( TCL). Le Sauveur na pas choisi une pauvreté symbolique: Il opta pour une pauvreté réelle et véritable, qui comporte des besoins insatisfaits et des humiliations. Il naît dans une étable, et trouve une mangeoire pour berceau, le paroxysme de la pauvreté que Marie et Joseph ne pouvaient imaginer, mais dans la logique du plan de Dieu; et ce fut le signe donné par les anges aux bergers, pour reconnaître ce nouveau-né (Lc 2,11). Sans oublier cette obligation de fuir en Égypte, qui contrarie les projets de Marie et de Joseph.
À Nazareth, le fils du charpentier doit assumer la pauvreté et le travail. Il expérimente la dure condition dun artisan pauvre, travaillant chaque jour, mais à la merci dun payement versé, selon les possibilités de clients généralement peu fortunés, le plus souvent avec retard, ce qui oblige à vivre dans un climat dinsécurité quasi permanent. Par ailleurs, en ce temps de la vie cachée de Jésus, les légions romaines passent souvent par Nazareth, peu préoccupées des conséquences de leurs manuvres sur la population locale...
Pour un pauvre, conscient de sa dignité, il est plus difficile daccepter létat dhumiliation permanente, voire le mépris, dont il se sent entouré par ceux qui ont un niveau social plus élevé. Et Jésus expérimenta sur le vif cette situation, comme cela se déduit du récit des évangiles lorsquil se présente pour la première fois à ses compatriotes, comme le Messie annoncé par les prophètes. Où donc a-til appris ces choses ? Nest-il pas le fils du charpentier, le fils de Marie? Nous connaissons parfaitement ses frères et ses surs... ! Et ils sindignèrent contre lui, parce que malgré des origines modestes, il se présentait à eux comme étant le Messie attendu depuis des siècles. Lanimosité, selon les évangélistes, arriva au point que: tous remplis de colère... se levèrent, le jetèrent hors de la ville et le menèrent jusquà un escarpement de la colline...pour le jeter en bas...(Mt 13,53-38; Mc 6,2-6; Lc 4,16-30). Cet épisode est très éclairant pour nous situer dans le véritable climat social de lenfance, de ladolescence et de la jeunesse de Jésus.
Dans la vie publique, il continuait à être pauvre, volontairement pauvre, à ce point quun jour, il répondit à lun de ceux qui voulait le suivre: Les renards ont leur tanière, les oiseaux du ciel leur nids; mais le Fils de lhomme na pas une pierre où reposer sa tête (Mt 8, 19s). Cétait comme sil disait: Daccord ! mais pense bien à ce que sera ta vie, pour toi et ceux qui veulent me suivre, cette nuit je vais peut-être dormir par terre, à la belle étoile ! Il est certain que ne manquèrent pas les amis riches qui, avec joie lui offrirent lhospitalité, femmes qui se sentirent fières de laccueillir; mais sans pour autant vouloir profiter de tant de gentillesses pour organiser une société coopérative dassurance avec les biens de tous ceux qui voulaient marcher à sa suite; la condition pour le suivre était absolue: vendre tous ses biens pour en donner le produit aux pauvres. Jésus continue à vivre de son travail, lui et le groupe de ceux qui le suivent. Mais le travail est différent; cest annoncer le Royaume et réaliser les signes qui laccompagnent : guérisons, expulsion des démons et autres manifestations dun pouvoir supérieur. Lui et les siens vivent de ce que les personnes viennent lui offrir librement, reconnaissantes pour ce bienfait de la bonne nouvelle: Le travailleur mérite son salaire (Lc 10,7). Tout est rassemblé dans une bourse commune que le Maître confie à lapôtre le moins digne de confiance; et quand elle commençait à se remplir, il en utilisait une partie pour les autres pauvres, comme cela arrivait assez souvent (cf.Jn 13, 29).
La pauvreté accompagne Jésus jusquau dernier moment de sa vie. À labandon et lhumiliation dune sentence injuste il y eut le supplice de la flagellation, les vexations dune totale mise à nu et surtout la mort sur la croix, supplice réservé aux esclaves et malfaiteurs, comme létaient les criminels crucifiés en même temps que lui. Et après la mort, lembaumement avec des onguents offerts, enveloppé dans un suaire offert, déposé dans un sépulcre proposé, lui aussi par un généreux donateur.
Le Christ, pauvre dans son Église
La pauvreté-dépouillement du Fils de Dieu continue dans le mystère eucharistique, qui estompe non seulement les splendeurs de la divinité, mais également le rayonnement de son visage dhomme. La pauvreté des moyens - un peu de pain et de vin et quelques paroles du ministre du sacrement - contrastent avec la noblesse de linvité (LOrd 27-29).
François est bouleversé par un tel effacement qui lui rappelait celui de lIncarnation: Voici quil shumilie chaque jour, comme quand il descendît de son trône royal et prit chair dans le sein de la Vierge; chaque jour il vient jusquà nous sous de très humbles apparences; chaque jour il descend du sein du Père sur lautel du prêtre... (Adm 1, 16-18). À un tel exemple de désappropriation doit correspondre de notre part un don de nous-même sans réserve:
Ô admirable profondeur et stupéfiante faveur! Ô humilité sublime! ¨O Humble sublimité ! Que le Seigneur de lunivers , Dieu et Fils de Dieu, shumilie au point de se cacher, pour notre salut sous une modeste forme de pain ! Voyez frères lhumilité de notre Dieu et répandez vos curs devant lui, parlez-lui en pleine confiance; humiliez-vous, vous aussi, pour être exaltés par lui. Ne retenez donc pour vous rien de vous, afin que vous reçoive tout entier celui qui se donne à vous tout entier (LOrd 27-29).
François souffre de voir la pauvreté et labandon qui très souvent accompagne la présence silencieuse du Christ, en son sacrement, dans les églises, par négligence des hommes, surtout des ministres auxquels est généralement confiée la garde du Sacrement.
Néanmoins, plus quune semblable pauvreté, consé- quence de labandon des hommes, il nest certainement pas plus agréable au Christ dêtre entouré dun faste et dune ostentation si peu conforme à son style de vie - et cela malgré ce que prétendent leurs promoteurs, en vertu dune dévotion mal comprise -, et qui fait que les plus pauvres, ses convives préférés, se sentent mis à lécart du banquet du Royaume.
Le Christ veut continuer à réaliser par le moyen de lÉglise luvre du salut en pauvreté, cherchant à porter la bonne nouvelle aux pauvres. Au Concile Vatican II, résonna comme un appel inquiétant la déclaration de Jean XXIII: LÉglise, bien quelle soit de tous, est dune façon toute particulière lÉglise des pauvres. Aux envoyés de Jean Baptiste, le Christ présenta comme signe de sa mission, que les pauvres reçoivent la Bonne Nouvelle (Mt 11, 4s). Cest la mission indispensable, la marque distinctive de la véritable Église du Christ. Le mystère de la pauvreté-rédemption doit se continuer en elle, comme dans la vie terrestre du fondateur. LÉglise doit voir le visage de lépoux en chaque affamé, en chaque infirme, en chaque émigré, en chaque marginalisé...; et devrait pouvoir répéter avec Jésus: Mon Royaume nest pas de ce monde (Jn 18,36), ou avec Pierre: Je nai ni or ni argent, mais ce que jai, je te le donne (Ac 3, 6).
Ce nest pas la fonction spécifique de lÉglise doffrir des solutions économiques, mais déveiller lattention des hommes sur les situations qui réclament justice et charité, se faisant la voix de ceux qui nont aucun moyen de se faire entendre. Pour cela, elle doit cependant donner le témoignage dune vie pauvre et résister à la tentation du pouvoir, de lavoir et du savoir, qui est à la source de tant dinégalités sociales. Elle doit faire sien le programme de son divin fondateur: Je ne suis pas venu pour être servi, mais pour servir et donner ma vie pour le salut de tous (Mt 20, 28).
Mais alors, quelle est dans lÉglise des pauvres, la place de ceux qui ont tout laissé pour suivre le Christ de plus près ? Quelle est la place des fils et des filles de François le Petit Pauvre ?
Pauvres et riches aux yeux de Jésus
Comment comprendre ce mystère de la pauvreté, de cette injuste inégalité entre les pauvres et les riches ? L Évangile ne parle pas une seule fois de la pauvreté, alors quil parle des pauvres quatre vingt quinze fois. Cest là le mystère!. Jésus est le Sauveur de tous, aussi bien des riches que des pauvres. Il ne fait pas doption de classe, plaçant dun côté les pauvres contre les riches; sil fait une option, cest en vivant pauvre. De cette manière il a montré que le pauvre, par sa propre condition dindigent, partage les déboires de la vie et est obligé de dépendre des autres; par là même il se trouve en meilleure condition pour accueillir lannonce du Royaume et choisir le chemin étroit qui conduit à la vie, dans lespoir de trouver les véritables richesses. À linverse, le riche, pour avoir mis son cur là où il a placé son trésor (Mt 6, 21), a des difficultés pour entrer dans le Royaume, ou pour le moins, nest pas aussi ouvert au message du Salut et moins libre pour y répondre et sy engager. Cest ce que regrette Jésus, en particulier après lépisode du jeune homme riche, qui na pas le courage de le suivre parce que il possédait de grandes richesses: Écoutez bien ce que je vous dis: Il est très difficile à un riche dentrer dans le Royaume des cieux. Seul un miracle de la grâce y parviendra (Mt 19,23-26). Les préoccupations terrestres et la séduction des richesses sont comme les épines qui étouffent la semence de la parole et lempêchent de porter fruit (Mt 13,22).
Plus encore, il y a au milieu de tout cela une présence du péché dans ce que Jésus désigne sous le nom de Mamôn diniquité: ce sont les richesses en général, et dune manière particulière largent qui se soumet lhomme, comme un maître tyrannique. Vous ne pouvez pas servir Dieu et largent (Mt 6,24). Jésus ne condamne pas la richesse, comme telle, mais dénonce la perte de liberté de lhomme, si au lieu de se servir des biens, il en devient lesclave par lavarice.
De cela résulte quil se solidarise avec les pauvres et ceux qui souffrent, et il éprouve de la peine pour les riches, uniquement préoccupés de jouir de la vie (Lc 6, 21-26). Il qualifie dinsensé lavare de la parabole qui se déclare satisfait davoir pu amasser de nombreuses provisions. Ne serait-il pas mieux davoir thésaurisé de véritables richesses, celles qui se trouvent en présence de Dieu ! (Lc 12, 13-21). Ainsi nous comprenons mieux lenseignement positif de Jésus: prémunissez-vous contre quelque forme davarice et dambition...(Lc,13-21). Naccumulez pas des trésors périssables... faites-vous des trésors dans les cieux...(Mt 6,19s). Et pour que les riches puissent rassembler aussi quelques parcelles de cet avoir à leur compte, dans le ciel, ils leur suggère une utilisation intelligente des biens en vue du salut, qui corresponde cependant aux besoins de la communauté humaine: partager avec les pauvres ce quils possèdent (Lc 12, 33; 1-9).
Mais dans lesprit de Jésus, ce nest pas la richesse matérielle qui est le plus grand obstacle à la conversion à lÉvangile pour parvenir jusquau Royaume. Un certain nombre de riches devinrent ses disciples et entrèrent dans le Royaume: Nicodème, Joseph dArimathie, la famille de Béthanie, lépouse du Procureur dHérode, faisait aussi partie du groupe féminin qui accompagnait le groupe du Christ et des Apôtres, leur apportant assistance de leurs propres biens (Lc 8,2).
Il y a un autre genre de richesses qui ferme complète- ment le cur à la conversion, celle du docteur de la Loi, qui se sent rassuré devant lui-même et devant Dieu, attaché à la lettre de la loi et à lobservance rigoureuse des préceptes et des traditions, se complaisant à dénoncer les minimes transgressions des autres, déformant de cette manière la relation à Dieu et la convivialité avec les vrais israélites. Avec des moralistes de ce genre rudes et renfrognés, le Maître fut particulièrement dur: Malheureux êtes-vous légistes, vous qui avez pris les clés de la connaissance : vous nêtes pas entrés vous même et ceux qui voulaient entrer, vous les en avez empêchés (Lc 11-52). Pire encore est la richesse du pharisien, il se considère parfait, et son comportement ne dépasse guère lexhibitionnisme de sainteté. Jésus stigmatisa sévèrement ce type de richesse, dans la parabole du pharisien et du publicain. Le pharisien debout ne fait quénumérer, à haute voix et distinctement, les bonnes uvres quil a pratiquées, et qui dépassent la stricte observance de la loi. Il ne sent pas du tout la nécessité du pardon de Dieu; il parle comme sil était le créancier de Dieu: Ô Dieu je te rends grâce de ne pas être comme le reste des hommes... Le publicain, au contraire se sent pauvre devant Dieu, sans même oser lever les yeux vers le ciel: Ô Dieu, aie pitié de moi, pécheur que je suis. Celui-ci rentra chez lui pardonné, alors que le pharisien se ferma à la grâce divine (Lc 18,9-14).
Le Christ se révèle dans le pauvre
Les pauvres, les tout-petits, les derniers, sont les premiers. Ils ont la préférence dans le Royaume. Tel est lenseignement insistant de Jésus. Bienheureux, ce ne sont pas seulement les pauvres de biens matériels, qui sont rarement riches par ambition, mais surtout ceux qui sont spirituellement pauvres, sans ambitions, droits et simples. La vérité cependant est que les pauvres auxquels le Rédempteur sidentifie, sont ceux qui sont réellement pauvres.
Les prophètes avaient déjà indiqué en termes précis le véritable chemin de conversion à Dieu, qui dirige son regard sur le pauvre (Ps 10,5). Les sacrifices qui sont agréables à Dieu sont les uvres de pénitence qui attirent son pardon, les uvres de miséricorde envers celui qui a besoin: Libérer ceux qui ont été emprisonnés injustement..., donner la liberté aux opprimés..., partager son pain avec ceux qui ont faim, donner asile aux sans abris, vêtir ceux qui sont nus, ne pas faire éclater sa colère sur son frère...alors surgira laube dun jour nouveau..; quand on invoquera le nom du Seigneur, il répondra, quand tu lui demanderas de laide, il te dira: Je suis là ! (Is 58, 6-12). Le Christ veut sidentifier aux pauvres; chaque nécessiteux est comme un sacrement de sa présence au milieu de nous. Aller vers un frère pauvre cest se diriger vers le Christ, et par le Christ au Père. Cest cela dont seront témoins ceux qui participeront au jugement dernier, aussi bien ceux qui se trouveront à la droite, que ceux qui se trouveront à la gauche du juge (Mt 25-36). Pour le chrétien la voix dun pauvre, quel quil soit, est la voix du Christ pauvre en nous, pauvre avec nous, et pauvre pour nous, selon lexpression de Saint Augustin. Honorer le pauvre est honorer le Christ, mépriser un pauvre cest le mépriser.
Ce fut la voie de conversion que Dieu utilisa avec François, comme lui-même le rappelle dans son testament: Le Seigneur me conduisit au milieu des lépreux. Cest ainsi que fut ouvert le chemin pour rencontrer le Christ pauvre et crucifié. Lui-même disait aux frères:Quand vous voyez un pauvre, imaginez que vous êtes en train de voir à travers un miroir limage du Seigneur et de sa mère pauvre. De la même manière à travers les malades vous devez découvrir les souffrances que pour chacun de nous il prit sur lui (2C 85).
Le Christ nous appelle à la pauvreté
Jésus, dans la perspective du Royaume, ne se contente pas de nous inviter à sauvegarder notre liberté par rapport aux biens de la terre; il aspire à un compromis qui se traduit par le renoncement. Renoncement qui naura pas la même ampleur pour tous ceux qui le suivent : le plus grand nombre ne sera pas appelé à renoncer à la possession des biens, mais à garder le cur détaché à leur égard, à en user à bon escient, les partageant avec les nécessiteux; cependant, dans la mesure où lon est compromis avec cette annonce du Royaume, le détachement doit être plus grand. Et pour ceux qui seront appelés à un engagement total, Jésus exigera, comme condition absolue, la pauvreté effective, par une complète renonciation aux biens matériels.
Le choix de la pauvreté pour le Royaume des Cieux et linsécurité qui accompagne inévitablement ce choix, nauraient aucun sens si navait été réitéré linvitation de Jésus à la confiance dans lamour providentiel du Père. Cest lui qui donne leur nourriture aux oiseaux du ciel et habille merveilleusement les lys des champs (cf.Mt 6,25-34; Lc,22-34). Cest là une autre forme dassurance qui se fonde uniquement sur la foi, elle est garantie par la promesse divine. Le disciple fidèle du Christ doit confier toutes ses préoccupations à Dieu, qui est toute sollicitude à son égard (1P 5,7); et aller de par le monde, comme étranger et pèlerin de léternité, sachant quil na pas ici sa véritable patrie (He 11,13;13,14; 1P 2,11).
Dans la multitude de ses auditeurs, Jésus prépare une sélection progressive, proposant divers programmes de renonciations libératrices, commençant par les engagements familiaux, passant par celui dun certain bien-être, jusquau renoncement total: Aucun de vous ne pourra être mon disciple, sil ne se détache pas de tout ce qui lui appartient (Lc14, 25-33). Cest parmi ceux qui se décident à tout laisser quil choisira ses douze apôtres, ceux-ci devront renoncer à leurs propres biens, et à leurs moyens de subsistance, adoptant comme lui et avec lui linsécurité, pour se consacrer à annoncer le Royaume en totale liberté. Les évangélistes soulignent la rapidité avec laquelle ils répondirent à cet appel dune manière absolue et définitive: Pierre et André laissèrent immédiatement leurs filets et le suivirent...Jacques et Jean, laissèrent sur le champ, leur barque et leur propre père, et le suivirent...Matthieu laissant son bureau de percepteur dimpôts, le suivit (Mt 4,20-22;9,9; Mc 1,18s; Lc 5,27s).
Cette manière de faire ne parvint pas à convaincre le jeune homme riche, que Jésus avait également invité à le suivre. Il ne se sentait pas libre. Et Jésus laissa échapper le regret bien connu sur lempêchement des richesses pour accepter le programme du Royaume. Pierre, spontané comme toujours, intervient. Et nous, navons-nous pas tout laissé pour te suivre, Quelle récompense pouvons-nous attendre ? En réponse, Jésus lui donna lassurance que le pauvre volontaire, ayant tout laissé par amour pour lui et pour lévangile, recevra déjà en ce monde cent pour un, et ensuite la vie éternelle (Mt 19, 16-29).
Linsécurité temporelle se transforme en assurance évangélique, en liberté daction, dautant que personne nannonce la vérité avec plus grand courage que ceux qui nont rien à perdre. Celui qui, dans la vie religieuse, prétend, goûter des avantages de la vie, court le risque de perdre de vue laspect dinsécurité, comme élément inséparable de la pauvreté réelle et comme condition pour marcher à la suite du Christ.
Quand le Maître envoie les douze apôtres ou les soixante-douze disciples annoncer le Royaume, la pauvreté et le fait de sen remettre à Dieu pour le lendemain, assume la valeur dun témoignage prophétique de dépouillement et dauthenticité du ministère de la parole: Donnez gratuitement ce que vous recevez gratuitement. Ne vous procurez ni or, ni argent, ni monnaie à mettre dans vos ceintures, ni sac pour la route, ni deux tuniques, ni sandales ni bâton... Le travailleur mérite sa nourriture... Si dans une maison on vous offre lhospitalité, mangez et buvez ce que lon vous offrira"...(Mt 10,8-10; Mc 6,7-11; Lc 10, 4-9).
La bonne nouvelle ainsi annoncée, est un message dirigé non seulement vers les pauvres, mais transmise par les pauvres, pauvres des biens de la fortune et des prérogatives humaines, afin quapparaisse plus clairement la force intrinsèque de ce Royaume. Confiants dans la parole du Maître, partirent ainsi, les soixante douze disciples pour leur première mission. Personnes simples, recrutées parmi les pêcheurs et les agriculteurs de Galilée, ils allaient avec un peu de crainte... Mais tout se passa pour le mieux. Et lorsquils retournèrent deux à deux, comme ils étaient partis, ils rendirent compte à Jésus du succès de leur expérience. Ce fut alors que jubilant de joie, il remercia le Père pour avoir donné aux simples de connaître les trésors du Royaume (Lc 10, 40s). De la même manière, les douze furent envoyés évangéliser et soigner les infirmes.
Ils partent, avec cette conviction que leur mission était la même que celle reçue du Père par leur Maître, pleinement confiants dans lamoureuse providence de ce Père qui saura convaincre la volonté des hommes: "Celui qui vous reçoit, me reçoit à moi; et celui qui me reçoit, reçoit celui qui ma envoyé"...(Mt10,40s).
Durant la dernière nuit quil passa avec ses apôtres, Jésus leur demanda: "Quand je vous ai envoyés, sans bourse, sans sac ni sandales, vous a-il manqué quelque chose ? - Non ! lui répondirent-ils "(Lc 22, 35). Cétait là son intention, quils vérifient par eux mêmes ce à quoi ils avaient adhéré par la foi.
Il nest pas surprenant que linvitation à la pauvreté volontaire pour le Royaume se soit répercutée au long des siècles, dans la logique de tous ceux qui avaient déjà suivi le Christ. Cette même logique de renonciation totale fait que lengagement dans une vie pauvre, au niveau personnel et communautaire en arrive à constituer un élément essentiel de la vie consacrée. Le degré dengagement à suivre le Christ pauvre, et la manière de témoigner du Christ pauvre pourra varier selon lesprit de chaque institut et selon la mission quil est appelé à développer dans lÉglise. Mais ce que lon ne peut oublier, comme le souligne Vatican II, cest quil appartient aux religieux de donner ce magnifique témoignage que le monde ne peut être transformé, ni offert à Dieu sans lesprit des béatitudes (LG 31).
..et tout ce qui mavait paru amer, fut changé pour moi en douceur pour lâme et pour le corps !"
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Deuxième méditation
LA
TRÈS HAUTE PAUVRETÉ FRANCISCAINE
Lecture
biblique: Matthieu 6, 19-34
La pauvreté et lhumilité de notre Seigneur Jésus Christ
Loption de François nest pas née de considérations dordre social ou ascétique. Elle résulta dune conversion, de la découverte progressive du mystère de la pauvreté. À travers les pauvres, les lépreux, les mendiants, il découvrit le Christ pauvre, et ensuite lévangile de la pauvreté.
Ce nest que beaucoup plus tard quil viendra à découvrir le texte-clé de la théologie de la pauvreté, déjà médité précédemment: Le Christ, de riche quil était, sest fait pauvre pour nous. Dans le même ordre didées, une expression de la vulgate latine de lépoque lavait séduit, la très haute pauvreté (altissima paupertas) (2Co 8,2). Dans cette expression le saint y vit, non seulement la sublimité de la pauvreté en elle même, mais ce quelle communiquait à ceux qui lembrassaient, faisant deux des héritiers et des rois du Royaume des cieux (2R 6,4),étant donné que Jésus avait annoncé que le Royaume de Dieu était celui des pauvres. Ce quil eut loccasion de dire au Cardinal Hugolin: À mon point de vue, je considère comme un insigne honneur et une dignité de suivre le Seigneur, qui étant riche sest fait pauvre par amour pour nous (2C,73). Cette pauvreté du Christ Kénose, (il se vida soi-même) selon lexpression de S.Paul (Ph 2,7), était pour le Petit Pauvre la raison définitive de la vie pauvre des frères mineurs:
Frères très chers, le Fils de Dieu était beaucoup plus noble que nous, et malgré cela il sest fait pauvre pour notre amour en ce monde. Pour son amour nous avons choisi, nous aussi le chemin de la pauvreté (2C 74).
Cest la motivation centrale du chapitre six de la Règle définitive: Le Seigneur, pour nous sest fait pauvre dans ce monde (2R 6,3). François contemple toute la vie de Jésus à travers le mystère de la pauvreté, surtout dans les deux moments où resplendissent le vide de soi et lhumiliation: Bethléem et le calvaire. Et comme nous lavons déjà vu, ce mystère se poursuit dans la présence silencieuse du Sauveur dans lEucharistie.
Il a voulu inspirer ce même esprit à Claire et à ses surs pauvres, comme il laffirme dans le testament quil rédigea pour elles :
Moi votre petit frère François, je veux suivre la vie et la pauvreté de notre très haut Seigneur Jésus-Christ et de sa très sainte Mère, et persévérer en cela jusquà la fin; et je vous prie, mes dames, et je vous donne le conseil de vivre toujours dans cette très sainte vie et pauvreté (DVol 1s).
À lécole de François, Claire également, convertie à lamour du Crucifié pauvre, fait de la pauvreté radicale le pôle de son engagement évangélique, lexpression la plus légitime de sa fidélité dépouse du Christ. Elle accomplit, à la lettre la condition imposée par Jésus pour le suivre de près: elle ordonna de vendre le patrimoine familial et fit distribuer aux pauvres le produit de la vente; ses surs firent ensuite la même chose. En leur compagnie elle a voulu expérimenter la réalité dune vie pauvre, en permanente insécurité, vivant du fruit dun modeste travail. Au début ce fut loin dêtre facile. Elle même dit quelles durent affronter pénuries, privations et difficultés, tribulations et mépris de la part du monde, mais que rien ne les faisait changer, et elles acceptaient tout avec de grands délices; de leur manière de vivre, François ressentit une grande allégresse dans le Seigneur en raison du succès de cette expérience(TCL 27s).
Obligée, au début de suivre la règle de Saint Benoît, ce qui supposait des propriétés, les rentes étant la solution économique de la vie en commun, elle neut de cesse dobtenir dInnocent III le privilège de la pauvreté, comme garantie de ce que personne ne pourrait les obliger à posséder pour les mettre à labri de tout imprévu. Parmi les arguments utilisés par Claire pour convaincre le Pape, elle rétorque à tous ses arguments de prudence humaine, lexemple de Jésus: Il y a au ciel un Père qui narrête pas de donner leur nourriture aux oiseaux du ciel et de donner tout leur éclat aux fleurs des champs. Innocent III, le pape devant lequel tremblaient les souverains de la chrétienté, sest vu obligé de céder, devant la foi et le courage de cette jeune femme de 23 ans; et là même, en sa présence, il rédigea la minute de ce document insolite.
Dans ses lettres à Agnès de Prague, la Petite Plante de Saint François a exprimé en des effusions de ravissements mystiques, son amour de la pauvreté:
Aussi, sur très chère, ou plutôt dame extrêmement vénérable, parce que vous êtes épouse et mère et sur de mon Seigneur Jésus Christ, si splendidement distinguée par létendard de linviolable virginité et de la très sainte pauvreté, soyez fortifiée dans le saint service commencé avec le désir ardent du pauvre Crucifié... Si donc un si grand et un tel Seigneur, venant dans un ventre virginal, voulut apparaître dans le monde, méprisé, indigent et pauvre , pour que les hommes, qui étaient très pauvres et indigents, souffrant lextrême indigence de nourriture céleste, deviennent en lui riches en possédant les royaumes célestes, exultez et réjouissez vous, remplie dune immense joie et dune allégresse spirituelle."..(1LCL12-21).
Durant plus de quarante ans Claire a pu démontrer que lidéal de pauvreté totale, particulièrement difficile pour une communauté de femmes vivant dans une clôture, était non seulement possible, mais était aussi la source de véritables richesses, expériences quotidiennes de lamour providentiel de Dieu. Finalement à toutes les surs présentes et futures, aussi bien à travers sa règle que son testament, elle léguera ce même héritage sacré quelle reçut de François.
Que les frères ne sapproprient rien
La pauvreté évangélique naurait aucun sens si elle se limitait à renoncer à la possession de biens matériels déterminés ou à certains signes extérieurs, formalistes, dun style de vie, sans arriver à créer un esprit intérieurement pauvre, dépossédé, pour utiliser la terminologie de Saint François.
Dans sa singulière conception théologique, le Petit Pauvre voit toutes les réalités existantes dans lhomme et dans le monde à partir de la réalité de Dieu, le Bien suprême, le bien total et la source de tout bien. Cest lui lunique absolu; tous les autres biens, pour aussi grands quils soient sont relatifs, contingents et communiqués, Ayant tous leur origine en Dieu, ils continuent à lui appartenir et cest à lui quils doivent retourner. Le Créateur a comblé lhomme de dons merveilleux aussi bien dans lâme que dans le corps, faisant de lui son image et ressemblance (Adm 5), il a créé pour lui une infinité de choses belles, agréables et utiles, pour que par elles, il reçoive un tribut de louange et damour, et quelles collaborent avec lui pour la diffusion du bien.
Par voie de conséquence le péché est pour lui, une appropriation abusive des dons de Dieu; cest en cela que consiste le désordre. Et cest ainsi que François, selon lenseignement de Saint Paul, considère lintroduction du péché dans le monde, comme une appropriation égoïste du don de la liberté, et il en tire la conséquence:
Il mange de larbre de la science du bien, celui qui sapproprie sa volonté et qui se glorifie du bien que le Seigneur dit et opère en lui; et cest ainsi que, par la suggestion du diable et la transgression du commandement, est née la pomme de la science du mal (Adm 2, 3-4).
Lexpression sans propre, de la formule franciscaine de la profession, ne signifie pas selon lesprit de Saint François, pure renonciation juridique à la possession de biens matériels: cest avant tout une attitude de complète désap- propriation, qui touche en premier lieu les biens internes. La renonciation externe représente seulement le premier pas pour arriver à la pleine disponibilité intérieure dans la pauvreté évangélique volontaire. Telle était la pédagogie du fondateur:
À ceux qui venaient demander leur admission dans lOrdre, le bienheureux enseignait quils devaient dabord donner au monde un certificat de divorce, cest à dire faire à Dieu loffrande de leurs biens dans les parvis extérieurs du temple, avant de soffrir eux-mêmes à lintérieur du sanctuaire. Étaient admis exclusivement ceux qui sétaient dépouillés de tout avoir. Il se conformait ainsi à lÉvangile et empêchait le scandale queut provoqué lhabitude de se réserver de largent (2C 80). La désappropriation externe se réduit seulement à restituer au Donateur les biens reçus de lui à travers la personne des pauvres (1C 24s). Par ailleurs, cette libération intérieure des biens naturels de chacun est un juste retour de ces biens, en les mettant au service des frères. Cela va jusquaux biens surnaturels qui, bien quils soient pure grâce de Dieu, peuvent être utilisés et exhibés vaniteusement pour provoquer ladmiration ou les faveurs des personnes, les utilisant ainsi de manière égoïste. Dans les deux cas François se considèrerait comme usurpateur des trésors de Dieu (Adm 21 & 28). Ce qui importe, cest que rien ne s interpose entre le souverain bien et notre petitesse (1R 23,10).
Lascétique particulière du saint considère toutes les vertus en fonction de la pauvreté intérieure, et les vices contraires présentent toujours le virus héréditaire de lappropriation. La chair - notre moi - nous pousse à nous attribuer à nous-mêmes ce qui nappartient quà Dieu seul, ce qui est une usurpation; et au contraire, lesprit de Dieu nous enseigne à discerner en nous, ce qui est de Dieu et ce quil réalise par notre intermédiaire (Adm 12;2C 134). Dès lors la vaine gloire est un attentat contre ce qui appartient à Dieu:
Bienheureux le serviteur qui ne sexalte pas davantage du bien que le Seigneur dit et opère par lui, que de celui quil dit et opère par un autre (Adm17,1).
Lappropriation par vaine gloire peut même vicier les bonnes uvres. Lambition de thésauriser un capital de dévotions, de pratiques de pénitence, de détails dobservances, faisant de tout cela une espèce de contrat dassurance devant Dieu, révèle un manque de pauvreté desprit. Cest dans cette perspective que François commente la première béatitude (Adm 14). Mais pire encore est lappropriation de lenvieux ! ...quiconque envie son frère à propos dun bien que le Seigneur dit et fait en lui relève du péché de blasphème, parce quil envie le Très-Haut lui même qui dit et fait tout bien (Adm 8,3).
Le pauvre en esprit se réjouit du bien fait par les autres, comme de ses biens propres (Pat 5). François également qualifie dattentat contre les droits de Dieu le manque de compréhension à légard des défauts du frère: Celui qui pour ce motif se trouble ou sirrite, sapproprie dune certaine façon le péché de son frère; celui qui au contraire ne manifeste ni indignation ni colère face au péché dautrui, vit en pauvreté, sans rien en propre, donnant à Dieu ce qui est de Dieu (Adm 11, 3.4).
Sans ignorer que lune des formes dappropriation la plus insidieuse est celle des valeurs intellectuelles, le saint aurait voulu que les lettrés et les docteurs, en entrant dans la fraternité fassent une espèce de renonciation à la science, afin de la restituer à Dieu dans la prédication et lenseignement (Adm 7; 2C 194). Ce fut là ce que fit Saint Antoine dune façon parfaite, étant maître consommé en théologie, il devint frère mineur dans cette disposition de total détachement, et à cause de cela, le fondateur néprouva aucun malaise en lautorisant, à enseigner aux frères, il en tira même une grande joie.
Il me plait que tu enseignes aux frères la sainte théologie, pourvu que dans cette étude tu néteignes pas lesprit doraison et de dévotion, comme cela est dit dans la Règle (LAnt).
Autre manière dusurper les biens de Dieu serait que lun des frères sattribue à lui-même le succès de sa prédication ou de quelques autres bonnes uvres. Ce quil souligne dans la première Règle: Et quaucun des frères ne prêche contre la forme et linstitution de la sainte Église, ni si cela ne lui a pas été concédé par son ministre. Et que le ministre prenne garde de le concéder à quelquun sans discernement. Que tous les frères cependant prêchent par leurs actes...aussi je supplie, dans la charité qui est Dieu, tous mes frères, prédicateurs, orants travailleurs, tant clercs que laïcs, de sappliquer à shumilier en tout, à ne pas se glorifier, à ne pas se réjouir en eux mêmes, à ne pas sexalter intérieurement des bonnes paroles et des bonnes actions, et absolument daucun bien que Dieu fait ou dit et opère quelquefois en eux et par eux...(1R 17, 4-6).
"...Un jour viendra où le prédicateur se rendra compte que de ses succès, rien ne venait de lui (2C 146).
Tout le monde sait comment lexercice de lautorité peut susciter dambitions, et arriver même à tenter des personnes évangéliquement engagées. François pensait quil était bon de mettre en garde ses frères contre une telle déformation en particulier les ministres et serviteurs destinés au service et à lutilité commune des frères (2R, 8 ,4). Dès la première Règle il souligne: Aucun ministre ne doit sapproprier le service de ses frères (1R 17,4). Ceux qui ont été établis au dessus des autres, quils se glorifient de cette charge de supérieur autant que sils avaient été députés à loffice de leur laver les pieds. Et sils se troublent davantage de la perte de la charge de supérieur que de la perte de loffice de laver les pieds, ce serait le signe quils sétaient appropriés leur charge (Adm 4,2-3).
Les appropriations égoïstes blessent non seulement lhumilité, mais aussi la charité fraternelle. Thomas de Celano en rendant compte de lintimité qui unissait les frères de la première génération, lattribue comme nous lavons déjà vu (IC 39), au détachement dans lequel ils vivaient. Sainte Claire, pour sa part écrivait: Quand on aime les choses temporelles, on perd le fruit de la charité (1LCL 25).
Dés lors, il est facile de comprendre le précepte de la Règle: Les frères nont rien en propre, ni maison, ni lieu, ni aucune chose (2R 6,1). Il est question dans ce cas dappropriations collectives de la fraternité, comme telle. Mais il nest jamais passé par la tête du fondateur quil sagisse seulement dune simple renonciation à la possession juridique, comme plus tard on a voulu linterpréter et lexprimer en termes évangéliques, mais il vaut mieux se référer au passage parallèle de la première Règle:
Que les frères prennent garde, où quils soient, dans les ermitages ou en dautres lieux, de sapproprier aucun lieu, et den défendre lentrée contre quelquun. Et que quiconque viendra à eux, ami ou adversaire, voleur ou brigand, soit reçu avec bienveillance. (1R 7,13s)
Pèlerins et étrangers dans ce monde
Tout disciple du Christ, libéré de lesclavage des ambitions temporelles, doit se considérer comme pèlerin et étranger en ce monde (1P.2, 11) sachant que nous navons ici sur cette terre aucune demeure permanente, mais que nous sommes en attente de celle qui doit venir (He 13,14).
Les frères mineurs, appelés à aller de par le monde acceptent cette condition libératrice, qui inclut de ne pas se fixer dune façon permanente en des maisons ou des lieux, mais au contraire, à aller de par le monde comme pèlerins et étrangers, servant le Seigneur en pauvreté et humilité... espérant ainsi arriver à la terre des vivants (2R 6, 2.5).
Une fraternité pauvre, apostolique, mendiante, doit garder le souci de ne sinstaller sous aucune forme: ni matériellement, ni socialement, ni culturellement... Pour ces raisons, la pauvreté franciscaine est absolue, tant individuellement que collectivement. Le dessein est de vivre entièrement libres, toujours disponibles pour le service de Dieu et des hommes. Pour le fondateur cela constitue une condition tellement essentielle, que dans son testament, bien que cédant déjà au réalisme de demeures fixes, il pose comme condition que ces édifices soient provisoires, pour sauvegarder litinérance:
Que les frères prennent garde de naccepter absolument aucune église, pauvres habitations, et tout ce quon construit pour eux, si cela nest pas conforme à la sainte pauvreté que nous avons promise dans la Règle, logeant toujours là comme des étrangers et des pèlerins (T24).
Dans une autre perspective très différente, celle de vivre recluse dans un monastère, Claire considérait sa condition comme pèlerine, inhérente à la pauvreté à laquelle elle sétait engagée par profession. Le propre de cette clôture avait valeur de passage, dexode, de chemin vers la patrie éternelle. Les soeurs pauvres navaient pas besoin de parcourir le monde pour se sentir pélerines; il leur suffisait déliminer tout attachement aux choses terrestres jusquau point de ne chercher rien dautre sous le ciel que cette parcelle et héritage de la très haute pauvreté, comme la sainte lavait écrit dans la règle, utilisant à son propre compte lexpression de Saint François, dans sa lettre à sainte Agnès de Prague:
Ne te décourage pas sur le chemin, cours vite, dun pas léger sans entraves aux pieds, pour que tes pas ne ramassent même pas la poussière (2LCL 12).
Garde le cur détaché, jusquà cette aimable quiétude de Saint-Damien, préparé par les mains du vénéré Père, et témoin de tant de vicissitudes passées et grâces reçues, depuis plus de quarante ans. Elle voit déjà, quaprès sa mort, la communauté sera transférée dans un autre lieu; elle ne sy oppose pas, elle demande seulement aux surs que, dans leur nouvelle demeure elles observent la même forme de pauvreté (TCL 52).
Largent, la pire des installations
Cest à la lumière de son rôle libérateur que nous devons lire cette irrévocable interdiction, faite aux frères dutiliser largent. La leçon que François reçut du Seigneur lorsquil a voulu se servir de largent pour obéir à lordre de réparer la petite église de Saint-Damien, dune part et par ailleurs le fait que largent soit complètement exclu de lÉvangile de la mission, ont constitué lillumination définitive de sa vocation, et ont poussé le saint à une attitude de répudiation radicale de toute valeur monétaire comme moyen de subsistance. La motivation du fondateur apparaît à travers le chapitre huit de la première Règle: une institution destinée à aller de par le monde, est en danger si elle sappuie sur largent comme moyen de vivre, dans sa mission évangélisatrice. Les bas de laine des forains étaient bien connus, comme ceux de beaucoup de pèlerins et ermites qui parcouraient villes et villages demandant laumône pour les sanctuaires. Une économie monétaire commençait à apparaître, avec cette puissance à linverse de lÉvangile.
Pour François largent était exclu de léchelle des valeurs. Il ny avait pas de plus détestable cause danxiété et de préoccupation pour neutraliser la liberté desprit :
Dés lors, quaucun frère, où quil soit, où quil aille, ne prenne en aucune manière, ne reçoive ni ne fasse recevoir de largent ou des deniers, ni pour lachat de vêtements ou de livres, ni comme prix de quelque travail, absolument et en aucune circonstance, sinon en cas de nécessité manifeste des frères malades; car nous ne devons pas conférer et attribuer à largent et aux deniers une plus grande utilité quaux cailloux. Et le diable veut aveugler ceux qui les convoitent ou les estiment plus que des cailloux. Prenons donc garde, nous qui avons tout abandonné, de ne pas perdre pour si peu le royaume des cieux. Et si, en quelque lieu nous trouvions des deniers, ne nous soucions pas plus deux que de la poussière que nous foulons aux pieds, car vanité des vanités, et tout est vanité (1R 8, 3-6).
Le choix héroïque de François serait réalisable, et fut de fait réalisé, dans le climat initial de la vie évangélique, éminemment itinérante. Sainte Claire nappréciait pas de tels artifices. Convaincue que ce renoncement nétait pas applicable à une communauté claustrale, en écrivant sa règle, elle omit cette prohibition faite par François, elle fit mention de largent parmi les modalités daumônes à pouvoir être reçues par le monastère. Pour elle ce qui compte cest dêtre pauvre, avec ou sans largent.
Si aussitôt après la mort du fondateur, il fut impossible aux frères de vivre sans argent, cela est encore plus impossible dans le contexte social daujourdhui: largent, comme moyen déchange économique est indispensable. Mais par ailleurs la conviction de Saint François, face à largent, comme non-valeur se justifie plus que jamais: Nous ne devons pas faire plus de cas de largent que de la poussière que nous écrasons sous nos pieds Sil est une chose que lOrdre franciscain doit relativiser, cest bien largent. Et cela sapplique non seulement à celui qui pratique la règle des frères mineurs, mais à tous ceux qui dans cette société de consommation, sont appelés à vivre selon son esprit : évangéliquement libres.
La minorité servir le Seigneur en pauvreté et humilité
La pauvreté volontaire peut elle même devenir objet d appropriation, quand elle devient motif dostentation ou de supériorité ascétique. François refusa la proposition faites par quelques uns de sappeler frères pauvres, lui préférant celle de: frères mineurs. Comme qui dirait : si nous sommes les frères de tous et acceptons de nous positionner dans lÉglise, et dans la société comme les derniers, nous serons nécessairement pauvres.
La désignation de mineurs est typiquement évangélique. Il sagit dune disposition chrétienne, suggérée par amour, qui pousse à considérer les autres comme étant plus importants et plus dignes, sans flagornerie, ni avilissement, avec cette intention dimiter le Christ, qui nest pas venu pour être servi, mais pour servir (Mt 20,28). Cest renoncer au je après avoir renoncé au mien.
Aussi bien François que Claire utilisent continuellement le binôme pauvreté- humilité, comme pour souligner quil sagit dune pauvreté inspirée par lÉvangile. Saint Bonaventure, pour désigner ce binôme inventera le néologisme de minorité. François se sent réellement pauvre devant Dieu. Son ascèse ne se base pas sur sa propre suffisance. Il sait quil est limité, faible, petit, dépendant de tant de choses....Cest une attitude humble, mais en même temps optimiste et généreuse, parce quen présence de cette triste réalité, il sait donner une place à la richesse et à la libéralité de la bonté divine. Il convient de se souvenir de sa confession, à la fin de sa lettre à tout lordre: Jai péché de bien des manières...par négligence, soit à loccasion de ma maladie, ou parce que je suis ignorant et sans instruction (LO 38s). et il prend plaisir à se qualifier de tout petit, minime, indigne, inutile...
Dans la règle, il évite les impositions ascétiques absolues. Il sait, par exemple quil ne sera pas possible à tous les candidats de donner aux pauvres le produit de leurs biens: dans ce cas la bonne volonté suffit; il prévoit que ni tous, ni toujours, ne pourront aller pieds nus, et au sujet des vêtements, il noublie pas la diversité des conditions climatiques; il nignore pas que tous ne reçoivent pas au même degré la grâce du silence, la grâce de travailler, la grâce de servir leurs frères....
Être mineur exige de prendre au sérieux le choix évangélique dappartenir au nombre des pauvres. Ce qui suppose, comme lenseigne François en personne, se sentir heureux au milieu des gens vulgaires et méprisables, les malades, les lépreux et les mendiants des chemins (1R,9,2). Être mineur signifie savoir découvrir en chaque pauvre un frère, un compagnon de voyage, et par dessus tout le Christ pauvre en personne. Il disait également: Qui maltraite un pauvre, injurie le Christ lui-même, dont la noblesse distinctive fut de se manifester pauvre, en effet le Christ sest fait pauvre pour nous, dans ce monde (2C 83s).
Être mineur, ce nest pas céder à lorgueil ascétique de se considérer meilleur que ceux qui firent des options différentes (cf. 2R, 2,17). Au sens ecclésial, cest aimer et honorer comme seigneurs tous les prêtres et prélats; cela sans se prévaloir de lettres de recommandations, ni de privilèges apostoliques pour faire valoir ses propres droits; cest accepter avec joie les dernières places dans le peuple de Dieu; ce nest pas rivaliser avec les autres instituts religieux ou les autres forces vives de lÉglise. Si les frères sappellent mineurs, ce nest pas pour aspirer à être majeurs, répondit François au Cardinal Hugolin, qui voulait nommer des frères mineurs comme prélats (2C 148).
La minorité est donc une disposition évangélique résultant de la conjugaison de deux vertus surs:
Salut, Dame Sainte pauvreté, que le Seigneur te sauve avec ta sur, sainte humilité...Sainte pauvreté confond la cupidité et lavarice et les soucis de ce siècle. Sainte humilité confond lorgueil et tous les honneurs qui sont dans le monde, ainsi que toutes les mondanités (SV 2.11s).
Il serait opportun de placer ici une méditation et un examen sur cette grande vertu évangélique de lhumilité, que la tradition ascétique a toujours considéré comme le fondement de la vie spirituelle. Dans lesprit franciscain, lhumilité ne consiste pas en attitudes et gestes spirituels de platitude, mais à se situer simplement dans la vérité, vivant le bien et le mal avec objectivité, tel que Dieu voit chacun: Ce que chacun est devant Dieu, simplement ceci et pas davantage (Adm 19, 1).
Deux autres vertus sont le fruit de la pauvreté de cur: la sainte et pure simplicité, sur de la sagesse, et la joie, fruit de la liberté desprit. La simplicité, selon la définition du Petit-pauvre, est la vertu qui ne se plait quavec Dieu, et ne se préoccupe de rien dautre. Elle est transparence de la vie, sincérité, absence totale de duplicité, et dintentions secondes. Thomas de Celano dit de François quil était le même à lextérieur quà lintérieur (2C 130). Le trés grand froid lavait obligé à se préserver dune fourrure mais il voulait qu elle soit cousue aussi à lextérieur, au vu de tous!. Du premier groupe de frères formé par lui, dit encore le même biographe:
Leur simplicité, leur innocence, leur pureté de cur les rendaient absolument incapables de duplicité; ils partageaient la même foi, le même élan, la même volonté, la même charité; lunion des âmes était réalisée par la similitude de vie, la pratique des vertus, lidentité de vues et de générosité dans laction (1C 46).
La joie est également une autre sur de la pauvreté: Où il y a pauvreté et joie, il ny a ni convoitise ni avarice (Adm 27,3). Lesprit débarrassé des biens terrestres et de légocentrisme perturbateur, respire à volonté la joie de vivre et souvre au Très Haut, qui est jouissance et joie(LD 4). François veut que les frères fassent le possible pour ne pas se montrer sombres et tristes comme les hypocrites, mais au contraire joyeux dans le Seigneur, jovials, plaisants et gentils, comme il convient (1R7,16).
La véritable joie, fruit de lEsprit (Ga 5,22), ne dépend pas du bien être ni du succès, et encore moins des incitations aux plaisirs humains de fêtes ou autres plaisirs, et elle devient plus pure et plus féconde quand elle saccompagne de la souffrance et de lhumiliation. Lépisode de la joie parfaite des fiorettis est bien connue, inspirée de la page que le Saint dicta au frère Léon sur la véritable joie à loccasion dune angoisse particulièrement douloureuse par laquelle il passa, comme fondateur.
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La Joie parfaite
...Le même frère Léonard rapporta au même endroit quun jour, à Sainte-Marie, le bienheureux François appela frère Léon et dit : Frère Léon écris Et lui répondit: Voilà je suis prêt. Écris, dit-il, quelle est la vraie joie. Un messager vient et dit que tous les Maîtres de Paris sont venus à lOrdre; écris: ce nest pas la vraie joie. De même tous les prélats doutre-monts, archevêques et évêques, de même le roi de France et le roi dAngleterre; écris: ce nest pas la vraie joie. De même mes frères sont allés chez les infidèles et les ont tous convertis à la foi; de même je tiens de Dieu une telle grâce que je guéris les malades et fais beaucoup de miracles: je te dis quen tout cela nest pas la vraie joie. Mais quelle est la vraie joie? Je reviens de Pérouse et par une nuit profonde je viens ici, et cest un temps dhiver, boueux et froid au point que les pendeloques deau froide et congelée se forment aux extrémités de ma tunique et me frappent toujours les jambes, et du sang jaillit de ces blessures. Et tout en boue et froid et glace, je viens à la porte et, après que jai longtemps frappé et appelé, un frère vient et demande: Qui est-ce? Moi je réponds : Frère François. Et lui, dit : Va-t-en; ce nest pas une heure décente pour circuler; tu nentreras pas. Et à celui qui insiste il répondrait à nouveau : Va-t-en; tu nes quun simple et un ignare; en tout cas tu ne viens pas chez nous; nous sommes tant et tels que nous navons pas besoin de toi. Et moi je me tiens à nouveau debout devant la porte et je dis : Par amour de Dieu, recueillez-moi cette nuit. Et lui répondrait : je ne le ferai pas. Va au lieu des Crucigères et demande là-bas. Je te dis que si je garde patience et ne suis pas ébranlé, en cela est la vraie joie et la vraie vertu et le salut de lâme. (Claire et François dAssise, dans Foi Vivante 255 - Traduction de Jean François Godet - Éditions du Cerf )
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Intériorisation
Aujourdhui
DES FRANCISCAINS PAUVRES ?
Pauvreté et société de consommation
Nous vivons dans une société dont laspiration suprême nest plus seulement de voir satisfaites toutes les nécessités, mais den créer tous les jours de nouvelles, ce qui appelle un nouveau dynamisme économique, de nouveaux projets familiaux et sociaux, de nouvelles techniques. Le but est le bien être matériel, dont le niveau de vie saccroît à un rythme étourdissant. Et largent est le secret magique qui provoque le génie humain à des profits tous les jours plus élevés.
Dun autre côté, cette même société, avec un sens incontestablement chrétien, sefforce chaque jour davantage daider les classes économiquement défavorisées, au moyen dune juste législation du travail et dinstitutions dassistance et de sécurité sociale, cependant sans parvenir à éliminer la pauvreté. En effet le pourcentage de pauvres augmente à mesure que saccroît la population et le souci de progrès. Le contraste de la richesse face à la pauvreté qui autrefois apparaissait entre familles est aujourdhui plus évident entre nations et continents.
Les conséquences les plus funestes de cette course pour parvenir au bien-être, sont : le matérialisme qui ignore les valeurs spirituelles; l hédonisme, qui apprécie la vie en fonction du plaisir; la déshumanisation de la vie humaine; lexploitation indirecte de ceux qui sont moins favorisés dans ce que lon appelle le tiers monde; et le désespoir amer du pauvre daujourdhui, qui à linverse dautres époques, sait que sil ne sort pas de la pauvreté cela est dû à une injuste distribution des biens et des ressources.
Dans la constitution Gaudium et Spes, Vatican II a analysé les progrès et les risques du monde actuel, il a indiqué lattitude à prendre par les chrétiens, dans un tel contexte. Le croyant na pas de motifs pour craindre les merveilles du progrès, qui fait partie des plans du Créateur, en effet ce fut lui qui dota lêtre humain dintelligence, dinitiative et daudace pour découvrir et utiliser les mystérieux recours de la nature; mais on est obligé de reconnaître que lhomme moderne, plus quen dautres temps, court le risque détouffer des valeurs morales et spirituelles, et ainsi de rendre impraticables les chemins de Dieu, devenu esclave par cette avidité de posséder et de posséder pour jouir.
Arrive ici la
question: dans une panoramique, qui dune certaine manière
nest pas étrangère aux instituts religieux, la pauvreté
volontaire a-t-elle encore une raison dêtre ? Une bonne
réponse nest possible quà travers lÉvangile.
Cest Vatican II qui nous livre cette réponse. Elle peut
paraître étrange dans le monde daujourdhui:
La pauvreté volontaire est un signe particulièrement
apprécié à la suite du Christ (PC 13). Lefficacité des signes
prophétiques est une constante de
lhistoire du salut. Elle est dans lévocation des
valeurs oubliées; dans le langage du Nouveau Testament elle
consiste à dire non! aux valeurs du
monde, dans le sens johannique, à
lanti-évangile. Le monde daujourdhui a une
urgente nécessité dauthentiques disciples et témoins du
Christ, comme François et Claire, qui ont réussi à se libérer
de tout esclavage terrestre, dautant plus tyrannique
quil est librement accepté; et attribuent à la vie sa
véritable valeur, à partir de la rencontre avec lUique
Absolu, devant lequel tout est relatif, biens de
consommation pour les utiliser et les jeter dehors.
Une telle valorisation évangélique doit pousser les fils de Saint François, et plus encore les fraternités comme telles, à simplifier leur style de vie et en réduire les nécessités, non pour des raisons économiques, mais par cohérence avec loption faite, et par fidélité au programme du Christ. Il ne servirait de rien que lÉglise voie en François limage prophétique de la pauvreté, si ses fils ne la rendaient pas croyable, en menant une vie simple, un désintéressement joyeux, lévangile de la pauvreté.
Dimension morale de la pauvreté religieuse
Nous avons
médité, jusquà maintenant sur lengagement à
suivre le Christ en pauvreté, à partir dune perspective
évangélique et franciscaine, mais nous ne pouvons laisser de
côté lobligation morale, venant de la profession
dune vie pauvre, scellée par un vu devant Dieu, et
de lengagement assumé devant lÉglise et
lOrdre. Le code de droit canonique, sans faire mention du
vu, affirme le fondement évangélique et souligne
leffet moral inhérent à la renonciation,
objet de la consécration :
Le conseil évangélique de la pauvreté à limitation du Christ, lui qui étant riche, pour nous devint pauvre, au delà dune vie pauvre dans la réalité et en esprit, laborieusement vécue en sobriété et en étranger à la richesse de la terre, comporte la dépendance et une limitation dans lusage et la disposition des biens, selon les normes du droit propre à chaque institut (canon 600).
Sans nous lancer dans une casuistique, aujourdhui dépassée, à savoir si on pèche contre le vu ou contre la vertu, ce qui est certain cest que la pauvreté est pour tous les religieux un devoir de conscience, selon le canon cité, mener une vie pauvre dans la réalité et en esprit. Celui qui est pauvre par nécessité doit faire le possible pour sortir de la pauvreté dans laquelle il vit; le religieux, au contraire, pour être pauvre et engagé, doit continuer à être pauvre, même sil peut vivre comme un riche : pour lui la pauvreté en esprit ne lui suffit pas. Être pauvre suppose le travail, dune forme ou dune autre et en plus la sobriété et le détachement des biens ; avec en plus lexigence dune vie en commun, la dépendance et la limitation dans les biens à sa disposition. Quand, en vertu de son vu, il a renoncé à la capacité dacquérir et de posséder, lindépendance à disposer de ses biens constituera une transgression plus ou moins grave du vu.
À lintérieur de cette même dimension morale, continue en vigueur la même disposition canonique selon laquelle quoi que ce soit que le religieux acquierre en raison de son activité propre ou en faveur de lInstitut ...ou quoi que ce soit quil reçoive en raison dune pension, subvention, assurance, ou simple offrande, tout appartient à lInstitut (can.668 § 3). À cela correspond le droit pour le religieux de recevoir, de la communauté tout ce dont il a besoin, et cela sous tous ses aspects, selon la vie quil a choisie.
Mais Vatican
II souligne: quil ne suffit pas de dépendre des
supérieurs quant à lusage des biens : il est nécessaire
que les religieux soient pauvres de fait et en esprit (PC 13). En effet un religieux même protégé par
toutes les autorisations, un religieux peut être infidèle au
vu de pauvreté, même si juridiquement il ne réalise
aucun acte de propriété. La responsabilité morale ne concerne
pas seulement la
personne de chaque religieux. Les instituts, eux-mêmes
doivent sefforcer de donner un témoignage collectif de
pauvreté... (PC13). Ceci est valable surtout pour les
instituts franciscains. Pour Saint François et Sainte Claire, la
pauvreté du groupe est plus importante que la pauvreté de
chaque frère ou sur, communauté locale ou provinciale, de
lOrdre ou du monastère. Avant dentreprendre
certaines réalisations peu compatibles avec lesprit de
pauvreté et dhumilité; les supérieurs qui ont la
responsabilité des initiatives économiques, devraient analyser
soigneusement, devant Dieu et leur conscience, leur légitimité
et leur bien fondé alors quils pourraient répartir ces
ressources pour subvenir à tant de nécessiteux; légitimité de
telles options certes, mais aussi leurs conséquences pour
lavenir.
En disant cela, je ne prétends nullement me référer à certains critères de mesquinerie de ceux qui se préoccupent davantage du contrôle économique que de la pratique joyeuse de la pauvreté. Un climat douverture et de confiance, droiture des religieux, loyauté dans les choix des dépenses et la manière de rendre compte des dépenses, et surtout une information sincère de la part de ceux qui administrent les biens communautaires, tout cela est parfaitement conciliable avec une fidélité personnelle et collective à la pauvreté.
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Intériorisation
LUTOPIE ÉVANGÉLIQUE
Quand je me mets à penser au projet du Règne, comme Toi Seigneur la formulé, jaime bien me poser cette question : Le Maître a t il parlé sérieusement ?
Une communauté humaine dans laquelle Dieu soit adoré en esprit et en vérité, dans laquelle tous se considèrent comme frères et saiment comme tels, où il ny a ni violence, ni ambition, ni avidité de posséder; un monde où les personnes vivent confiantes dans la Providence du Père du ciel, cherchant avant tout le règne de Dieu et sa justice, dans la certitude que le reste lui sera donné par surcroît... nest-ce pas là une utopie ?
Plus encore: le fait de confier la fondation et lexpansion du Règne à une équipe de personnes sans rang social, qui ont choisi librement de vivre en pauvreté et insécurité, donnant gratuitement ce quils reçoivent gratuitement... ne serait-ce pas seulement un beau rêve, tellement loin de la réalité ?
Et le projet de François et de Claire dAssise, engagés à transposer dans la réalité de la vie lévangile de la pauvreté... ne serait-il pas idéalisme naïf ?
Si par utopie on entend un projet irréel et irréalisable dune société absolument parfaite, sans tenir compte de la condition humaine, nous serions forcés de dire que le Christ et ceux qui lont suivi se perdent inutilement en songes utopiques, comme cela arrive si souvent à des philosophes et des sociologues.
Cependant
entre lutopie rêvée et le pragmatisme intéressé, il y a
place pour une aspiration, créative et dynamique, à un idéal
de vie, dont la force de renouvellement
et denrichissement se trouve dans le secret de polariser
les désirs ardents de perfection, désir que Dieu a mis dans le
cur de lhomme.
Jésus savait que son projet de libération humaine nirait pas transformer le genre humain dun jour à lautre. Il compare le Règne du Père à une minuscule semence qui germe et grandit. Il le compare aussi à un petit troupeau au milieu de la multitude des hommes, à une pincée de ferment qui fera lever toute la pâte...
Concrètement lidéal de pauvreté volontaire, comme nous lavons médité a été et sera toujours le secret de lefficacité libératrice du message évangélique.
Aujourdhui cependant, plus quen dautres temps lannonce est admirée et valorisée, en fonction du témoignage de ceux qui réussissent à se soustraire au désir de la richesse et du bien-être, pour croître dans les biens du Règne éternel et se donner aux autres sous limpulsion de lamour.
Et cela est loin dêtre une utopie; cest avant tout la plus utile des réalités à la portée de lhomme. Seules les grandes idées, bien quirréalisables dans labsolu ouvrent des horizons au progrès de lhumanité.
Ce que je dois me demander : Serais-je moi, évangéliquement pauvre, à la manière de François et de Claire? Bien évidemment, je ne suis pas riche, et je naspire pas davantage à lêtre, la satisfaction de mes nécessités vitales étant garanties par le bénéfice de la vie en commun.
Cependant, si
je tiens compte que quatre-vingt pour cent des habitants de la
terre ne disposent pas du minimum nécessaire pour une vie digne,
et que de nombreux millions vivent dans des conditions inhumaines
et meurent de faim, ou
si je vois de mes propres yeux tant de misères dans les
bidonvilles...,je peux mesurer la distance entre ma situation de
pauvre volontaire et de tant dautres qui le sont par manque
de tout !
Je sais bien que Dieu ne ma pas appelé à ce genre de pauvreté, totalement contraire à sa volonté. Mais je sais aussi que, en chacun de ces êtres humains Le Christ mattend et me parle.
Jai eu occasion de dire une fois à un missionnaire, pleinement engagé à améliorer le sort des habitants dun faubourg de baraques: Tu as la chance de mettre en pratique ce signe de la présence du Règne, de vivre: Les pauvres sont évangélisés et il me fit cette réponse: La grande vérité est que ce sont eux qui mévangélisent ! Vivant au milieu deux jai découvert un nouveau sens à ma vie.
Eux, les pauvres, continuant à être les destinataires privilégiés du règne, sont aussi ceux qui réveillent notre conscience chrétienne.
Si je nai pas le courage, ou encore lopportunité dexpérimenter la pauvreté réelle, je dois au moins mefforcer de me sentir prés des nécessiteux, non comme un bienfaiteur riche et généreux, mais comme un frère. Je te demande, Seigneur, que tu me donnes un cur de pauvre.
Nous sommes encore loin déprouver pour la très haute pauvreté lamour ardent de François et lenthousiasme avec lequel Claire sexprimait dans sa première lettre à Agnès de Prague:
Ô
bienheureuse pauvreté,
qui à ceux qui laiment et qui lembrassent,
procure les richesses éternelles !
Ô
sainte pauvreté,
à ceux qui lont et qui la désirent
est promis par Dieu le royaume des cieux
et sont présentées sans aucun doute
léternelle gloire et la vie bienheureuse !
Ô
pieuse pauvreté,
que le Seigneur Jésus Christ,
qui régissait et régit le ciel et la terre,
et qui dit et les choses furent faites,
a daigné par dessus tout embrasser ! "(1LCL 15-17).
ÉPILOGUE ET RÉVISION DE VIE
1 - La motivation fondamentale pour une vie pauvre est le désir de suivre le Christ pauvre. Facilement nous oublions cela et nous nous perdons en raisons ascétiques et économiques.
2 - La pauvreté évangélique, de même forme que la pauvreté réelle, emmène avec elle insécurité, disette, humiliation, austérité, manque de moyens... Est-ce que je me sens heureux dappartenir au monde des pauvres et de pouvoir expérimenter des conditions de vie identiques à la leur.?
3 - Beaucoup plus que le fait de vivre pauvre, S.François inculque la pauvreté intérieure, qui consiste en un esprit de désappropriation totale. Me suis-je efforcé à me libérer de quelque appropriation égoïste, comme lamitié dun frère, de mon intelligence, de mes qualités, de charges et offices que joccupe dattributions ou de ministères que jexerce ?
4 - Quelle est mon attitude devant les séductions de notre société de consommation, insatiable de richesses, de bien être et des avancées techniques qui simposent à nos moyens daction ?
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