François et Claire à l'écoute de la Parole

Les Trois grandes Libérations

2 La Pauvreté

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-- Première méditation:L’ÉVANGILE DE LA PAUVRETÉ

- Il s’est fait pauvre pour nous
- Le Christ pauvre dans son Église
- Pauvres et riches aux yeux de Dieu
- Le Christ se révèle à nous pauvre
- Le Christ nous appelle à la pauvreté

- Deuxième méditation: LA HAUTE PAUVRETÉ FRANCISCAINE

- Pauvreté et humilité de N.S. Jésus Christ
- Que les frères ne s’approprient de rien
- Pelerins et étrangers en ce monde
- L’argent, la pire des “installations”
- Minorité. Servir le Seigneur en pauvreté et humilité

Actualisation: FRANCISCAINS PAUVRES, AUJOURD’HUI

- Pauvreté et société de consommation
- Dimension morale de la pauvreté religieuse

Intériorisation: L’UTOPIE ÉVANGÉLIQUE

 

Première méditation

L'Évangile de la Pauvreté
Lecture biblique :Matthieu 19,16-29

Il s’est fait pauvre pour nous”

Parmi les conséquences des désordres introduits par le péché, l’une des plus dangereuses est cette soif insatiable de posséder. Elle réduit l’homme à l’esclavage des biens temporels: vols, injustices, oppressions, fraudes, matérialisme sous toutes ses formes...La racine de tous les maux est l’amour de l’argent (1Tm 6,10).

L’histoire du salut se révèle progressivement comme une revanche divine au moyen de la pauvreté. Une première phase perçue par le peuple d’Israël comme une malédiction divine, apparaît après la captivité comme un espace dans lequel Dieu devient présent au “petit reste d’Israël”. Yahvé a ses yeux ouverts sur les nécessiteux, les humbles, ceux qui ont le cœur droit. Le Messie libérateur est annoncé comme Pauvre et Esclave, humble et souffrant, il portera la bonne nouvelle aux pauvres, consolera les désespérés, proclamera la libération aux exilés et rendra la liberté aux prisonniers...(Is 61,1-3).

Lorsque sera venue la plénitude des temps, c’est ce “reste” des véritables israélites, simples et droits, qui maintiendra vive l’espérance à l’égard du Messie Roi, et l’accueillera avec joie quand il viendra en ce monde. Marie, pauvre et humble, exprime par son Magnificat la disposition d’esprit de tous les pauvres de Dieu: “Il a dispersé les hommes à la pensée orgueilleuse; il a jeté les puissants à bas de leur trône et il a élevé les humbles, les affamés, il les a comblés de biens et les riches il les a renvoyés les mains vides (Lc 1,51). Jésus lui même viendra combler les pauvres, les affligés, les doux, les purs, les miséricordieux... et déclarer dans les béatitudes que ce sont eux les destinataires privilégiés du message du Règne (Mt 5, 3-12).

Saint Paul s’émerveille le premier de cette option pour la pauvreté dans le mystère de l’Incarnation, mystère de dépouillement et de désappropriation des prérogatives du Fils de Dieu. Le Sauveur assume la condition humaine, lui qui est de condition divine n’a pas considéré comme une proie à saisir d’être l’égal de Dieu, mais il s’est dépouillé, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes, et par son aspect, il était reconnu comme un homme... semblable en tout à ses frères (Ph 2,6; He 2,17). Pour stimuler les frères de Corinthe à être généreux en faveur de ceux de Jérusalem, l’apôtre leur propose l’exemple du Fils de Dieu, se faisant homme:

Vous connaissez en effet la générosité de Notre Seigneur Jésus Christ qui, pour vous, de riche qu’il était, s’est fait pauvre pour vous enrichir de sa pauvreté (2Co 8, 9).

Ce texte fondamental dans la théologie de la pauvreté, éclaircit le mystère du salut, et souligne la raison la plus profonde de la vocation à une vie pauvre. Le Sauveur veut faire de nous des riches de sa pauvreté. Il n’est pas venu abolir la pauvreté matérielle et créer sur cette terre des conditions de richesse et de bien-être pour ceux qui le suivent. Il s’agit ici de la richesse du règne, richesses de la grâce divine, dont Saint Paul veut combler ses fidèles de l’abondance de ses dons (1Co 1,5).

Cependant, la pauvreté volontaire ne se choisit pas, ni ne se pratique uniquement en vue de biens spirituels, ou d’une future récompense, mais principalement pour construire le royaume, avec le Christ déjà présent et agissant. Le Fils de Dieu n’est certainement pas venu pour nous stimuler à progresser dans l’usage des biens terrestres; il est venu pour nous apprendre à purifier cet usage, avec sa vie pauvre, et montrer à l’homme les chemins à suivre pour parvenir au développement matériel, en harmonie avec le dessein du Créateur..

Pauvre dans sa naissance, pauvre durant sa vie, nu sur la croix” ( TCL). Le Sauveur n’a pas choisi une pauvreté symbolique: Il opta pour une pauvreté réelle et véritable, qui comporte des besoins insatisfaits et des humiliations. Il naît dans une étable, et trouve une mangeoire pour berceau, le paroxysme de la pauvreté que Marie et Joseph ne pouvaient imaginer, mais dans la logique du plan de Dieu; et ce fut le signe donné par les anges aux bergers, pour reconnaître ce nouveau-né (Lc 2,11). Sans oublier cette obligation de fuir en Égypte, qui contrarie les projets de Marie et de Joseph.

À Nazareth, le “fils du charpentier” doit assumer la pauvreté et le travail. Il expérimente la dure condition d’un artisan pauvre, travaillant chaque jour, mais à la merci d’un payement versé, selon les possibilités de clients généralement peu fortunés, le plus souvent avec retard, ce qui oblige à vivre dans un climat d’insécurité quasi permanent. Par ailleurs, en ce temps de la vie cachée de Jésus, les légions romaines passent souvent par Nazareth, peu préoccupées des conséquences de leurs manœuvres sur la population locale...

Pour un pauvre, conscient de sa dignité, il est plus difficile d’accepter l’état d’humiliation permanente, voire le mépris, dont il se sent entouré par ceux qui ont un niveau social plus élevé. Et Jésus expérimenta sur le vif cette situation, comme cela se déduit du récit des évangiles lorsqu’il se présente pour la première fois à ses compatriotes, comme le Messie annoncé par les prophètes. “ Où donc a-t’il appris ces choses ? N’est-il pas le fils du charpentier, le fils de Marie? Nous connaissons parfaitement ses frères et ses sœurs...” ! Et ils s’indignèrent contre lui, parce que malgré des origines modestes, il se présentait à eux comme étant le Messie attendu depuis des siècles. L’animosité, selon les évangélistes, arriva au point que: “tous remplis de colère... se levèrent, le jetèrent hors de la ville et le menèrent jusqu’à un escarpement de la colline...pour le jeter en bas...(Mt 13,53-38; Mc 6,2-6; Lc 4,16-30). Cet épisode est très éclairant pour nous situer dans le véritable climat social de l’enfance, de l’adolescence et de la jeunesse de Jésus.

Dans la vie publique, il continuait à être pauvre, volontairement pauvre, à ce point qu’un jour, il répondit à l’un de ceux qui voulait le suivre: Les renards ont leur tanière, les oiseaux du ciel leur nids; mais le Fils de l’homme n’a pas une pierre où reposer sa tête (Mt 8, 19s). C’était comme s’il disait: D‘accord ! mais pense bien à ce que sera ta vie, pour toi et ceux qui veulent me suivre, cette nuit je vais peut-être dormir par terre, à la belle étoile ! Il est certain que ne manquèrent pas les amis riches qui, avec joie lui offrirent l’hospitalité, femmes qui se sentirent fières de l’accueillir; mais sans pour autant vouloir profiter de tant de gentillesses pour organiser une société coopérative d’assurance avec les biens de tous ceux qui voulaient marcher à sa suite; la condition pour le suivre était absolue: vendre tous ses biens pour en donner le produit aux pauvres. Jésus continue à vivre de son travail, lui et le groupe de ceux qui le suivent. Mais le travail est différent; c’est annoncer le Royaume et réaliser les signes qui l’accompagnent : guérisons, expulsion des démons et autres manifestations d’un pouvoir supérieur. Lui et les siens vivent de ce que les personnes viennent lui offrir librement, reconnaissantes pour ce bienfait de la bonne nouvelle: Le travailleur mérite son salaire (Lc 10,7). Tout est rassemblé dans une bourse commune que le Maître confie à l’apôtre le moins digne de confiance; et quand elle commençait à se remplir, il en utilisait une partie pour les autres pauvres, comme cela arrivait assez souvent (cf.Jn 13, 29).

La pauvreté accompagne Jésus jusqu’au dernier moment de sa vie. À l’abandon et l’humiliation d’une sentence injuste il y eut le supplice de la flagellation, les vexations d’une totale mise à nu et surtout la mort sur la croix, supplice réservé aux esclaves et malfaiteurs, comme l’étaient les criminels crucifiés en même temps que lui. Et après la mort, l’embaumement avec des onguents offerts, enveloppé dans un suaire offert, déposé dans un sépulcre proposé, lui aussi par un généreux donateur.

Le Christ, pauvre dans son Église

La pauvreté-dépouillement du Fils de Dieu continue dans le mystère eucharistique, qui estompe non seulement les splendeurs de la divinité, mais également le rayonnement de son visage d’homme. La pauvreté des moyens - un peu de pain et de vin et quelques paroles du ministre du sacrement - contrastent avec la noblesse de l’invité (LOrd 27-29).

François est bouleversé par un tel effacement qui lui rappelait celui de l’Incarnation: “Voici qu’il s’humilie chaque jour, comme quand il descendît de son trône royal et prit chair dans le sein de la Vierge; chaque jour il vient jusqu’à nous sous de très humbles apparences; chaque jour il descend du sein du Père sur l’autel du prêtre...” (Adm 1, 16-18). À un tel exemple de désappropriation doit correspondre de notre part un don de nous-même sans réserve:

“Ô admirable profondeur et stupéfiante faveur! Ô humilité sublime! ¨O Humble sublimité ! Que le Seigneur de l’univers , Dieu et Fils de Dieu, s’humilie au point de se cacher, pour notre salut sous une modeste forme de pain ! Voyez frères l’humilité de notre Dieu et répandez vos cœurs devant lui, parlez-lui en pleine confiance; humiliez-vous, vous aussi, pour être exaltés par lui. Ne retenez donc pour vous rien de vous, afin que vous reçoive tout entier celui qui se donne à vous tout entier (LOrd 27-29).

François souffre de voir la pauvreté et l’abandon qui très souvent accompagne la présence silencieuse du Christ, en son sacrement, dans les églises, par négligence des hommes, surtout des ministres auxquels est généralement confiée la garde du Sacrement.

Néanmoins, plus qu’une semblable pauvreté, consé- quence de l’abandon des hommes, il n’est certainement pas plus agréable au Christ d’être entouré d’un faste et d’une ostentation si peu conforme à son style de vie - et cela malgré ce que prétendent leurs promoteurs, en vertu d’une dévotion mal comprise -, et qui fait que les plus pauvres, ses convives préférés, se sentent mis à l’écart du banquet du Royaume.

Le Christ veut continuer à réaliser par le moyen de l’Église l’œuvre du salut en pauvreté, cherchant à porter la bonne nouvelle aux pauvres. Au Concile Vatican II, résonna comme un appel inquiétant la déclaration de Jean XXIII: “L’Église, bien qu’elle soit de tous, est d’une façon toute particulière l’Église des pauvres”. Aux envoyés de Jean Baptiste, le Christ présenta comme signe de sa mission, que les pauvres reçoivent la Bonne Nouvelle (Mt 11, 4s). C’est la mission indispensable, la marque distinctive de la véritable Église du Christ. Le mystère de la pauvreté-rédemption doit se continuer en elle, comme dans la vie terrestre du fondateur. L’Église doit voir le visage de l’époux en chaque affamé, en chaque infirme, en chaque émigré, en chaque marginalisé...; et devrait pouvoir répéter avec Jésus: Mon Royaume n’est pas de ce monde (Jn 18,36), ou avec Pierre: Je n’ai ni or ni argent, mais ce que j’ai, je te le donne (Ac 3, 6).

Ce n’est pas la fonction spécifique de l’Église d’offrir des solutions économiques, mais d’éveiller l’attention des hommes sur les situations qui réclament justice et charité, se faisant la voix de ceux qui n’ont aucun moyen de se faire entendre. Pour cela, elle doit cependant donner le témoignage d’une vie pauvre et résister à la tentation du pouvoir, de l’avoir et du savoir, qui est à la source de tant d’inégalités sociales. Elle doit faire sien le programme de son divin fondateur: Je ne suis pas venu pour être servi, mais pour servir et donner ma vie pour le salut de tous (Mt 20, 28).

Mais alors, quelle est dans l’Église des pauvres, la place de ceux qui ont tout laissé pour suivre le Christ de plus près ? Quelle est la place des fils et des filles de François le Petit Pauvre ?

Pauvres et riches aux yeux de Jésus

Comment comprendre ce mystère de la pauvreté, de cette injuste inégalité entre les pauvres et les riches ? L’ Évangile ne parle pas une seule fois de la pauvreté, alors qu’il parle des pauvres quatre vingt quinze fois. C’est là le mystère!. Jésus est le Sauveur de tous, aussi bien des riches que des pauvres. Il ne fait pas d’option de classe, plaçant d’un côté les pauvres contre les riches; s’il fait une option, c’est en vivant pauvre. De cette manière il a montré que le pauvre, par sa propre condition d’indigent, partage les déboires de la vie et est obligé de dépendre des autres; par là même il se trouve en meilleure condition pour accueillir l’annonce du Royaume et choisir le chemin étroit qui conduit à la vie, dans l’espoir de trouver les véritables richesses. À l’inverse, le riche, pour avoir mis son cœur là où il a placé son trésor (Mt 6, 21), a des difficultés pour entrer dans le Royaume, ou pour le moins, n’est pas aussi ouvert au message du Salut et moins libre pour y répondre et s’y engager. C’est ce que regrette Jésus, en particulier après l’épisode du jeune homme riche, qui n’a pas le courage de le suivre parce que il possédait de grandes richesses: Écoutez bien ce que je vous dis: Il est très difficile à un riche d’entrer dans le Royaume des cieux. Seul un miracle de la grâce y parviendra (Mt 19,23-26). Les préoccupations terrestres et la séduction des richesses sont comme les épines qui étouffent la semence de la parole et l’empêchent de porter fruit (Mt 13,22).

Plus encore, il y a au milieu de tout cela une présence du péché dans ce que Jésus désigne sous le nom de Mamôn d‘iniquité: ce sont les richesses en général, et d’une manière particulière l’argent qui se soumet l’homme, comme un maître tyrannique. Vous ne pouvez pas servir Dieu et l’argent (Mt 6,24). Jésus ne condamne pas la richesse, comme telle, mais dénonce la perte de liberté de l’homme, si au lieu de se servir des biens, il en devient l’esclave par l’avarice.

De cela résulte qu’il se solidarise avec les pauvres et ceux qui souffrent, et il éprouve de la peine pour les riches, uniquement préoccupés de jouir de la vie (Lc 6, 21-26). Il qualifie d’insensé l’avare de la parabole qui se déclare satisfait d’avoir pu amasser de nombreuses provisions. Ne serait-il pas mieux d’avoir thésaurisé de véritables richesses, celles qui se trouvent en présence de Dieu ! (Lc 12, 13-21). Ainsi nous comprenons mieux l’enseignement positif de Jésus: prémunissez-vous contre quelque forme d’avarice et d’ambition...(Lc,13-21). N’accumulez pas des trésors périssables... faites-vous des trésors dans les cieux...(Mt 6,19s). Et pour que les riches puissent rassembler aussi quelques parcelles de cet “avoir” à leur compte, dans le ciel, ils leur suggère une utilisation intelligente des biens en vue du salut, qui corresponde cependant aux besoins de la communauté humaine: partager avec les pauvres ce qu’ils possèdent (Lc 12, 33; 1-9).

Mais dans l’esprit de Jésus, ce n’est pas la richesse matérielle qui est le plus grand obstacle à la conversion à l’Évangile pour parvenir jusqu’au Royaume. Un certain nombre de riches devinrent ses disciples et entrèrent dans le Royaume: Nicodème, Joseph d’Arimathie, la famille de Béthanie, l’épouse du Procureur d’Hérode, faisait aussi partie du groupe féminin qui accompagnait le groupe du Christ et des Apôtres, leur apportant assistance de leurs propres biens (Lc 8,2).

Il y a un autre genre de richesses qui ferme complète- ment le cœur à la conversion, celle du docteur de la Loi, qui se sent rassuré devant lui-même et devant Dieu, attaché à la lettre de la loi et à l’observance rigoureuse des préceptes et des traditions, se complaisant à dénoncer les minimes transgressions des autres, déformant de cette manière la relation à Dieu et la convivialité avec les vrais israélites. Avec des moralistes de ce genre rudes et renfrognés, le Maître fut particulièrement dur: Malheureux êtes-vous légistes, vous qui avez pris les clés de la connaissance : vous n’êtes pas entrés vous même et ceux qui voulaient entrer, vous les en avez empêchés (Lc 11-52). Pire encore est la richesse du pharisien, il se considère parfait, et son comportement ne dépasse guère l’exhibitionnisme de sainteté. Jésus stigmatisa sévèrement ce type de richesse, dans la parabole du pharisien et du publicain. Le pharisien debout ne fait qu’énumérer, à haute voix et distinctement, les bonnes œuvres qu’il a pratiquées, et qui dépassent la stricte observance de la loi. Il ne sent pas du tout la nécessité du pardon de Dieu; il parle comme s’il était le créancier de Dieu: Ô Dieu je te rends grâce de ne pas être comme le reste des hommes... Le publicain, au contraire se sent pauvre devant Dieu, sans même oser lever les yeux vers le ciel: Ô Dieu, aie pitié de moi, pécheur que je suis. Celui-ci rentra chez lui pardonné, alors que le pharisien se ferma à la grâce divine (Lc 18,9-14).

Le Christ se révèle dans le pauvre

Les pauvres, les tout-petits, les derniers, sont les premiers. Ils ont la préférence dans le Royaume. Tel est l’enseignement insistant de Jésus. Bienheureux, ce ne sont pas seulement les pauvres de biens matériels, qui sont rarement riches par ambition, mais surtout ceux qui sont spirituellement pauvres, sans ambitions, droits et simples. La vérité cependant est que les pauvres auxquels le Rédempteur s’identifie, sont ceux qui sont réellement pauvres.

Les prophètes avaient déjà indiqué en termes précis le véritable chemin de conversion à Dieu, qui dirige son regard sur le pauvre (Ps 10,5). Les sacrifices qui sont agréables à Dieu sont les œuvres de pénitence qui attirent son pardon, les œuvres de miséricorde envers celui qui a besoin: Libérer ceux qui ont été emprisonnés injustement..., donner la liberté aux opprimés..., partager son pain avec ceux qui ont faim, donner asile aux sans abris, vêtir ceux qui sont nus, ne pas faire éclater sa colère sur son frère...alors surgira l’aube d’un jour nouveau..; quand on invoquera le nom du Seigneur, il répondra, quand tu lui demanderas de l’aide, il te dira: Je suis là ! (Is 58, 6-12). Le Christ veut s’identifier aux pauvres; chaque nécessiteux est comme un “sacrement” de sa présence au milieu de nous. Aller vers un frère pauvre c’est se diriger vers le Christ, et par le Christ au Père. C’est cela dont seront témoins ceux qui participeront au jugement dernier, aussi bien ceux qui se trouveront à la droite, que ceux qui se trouveront à la gauche du juge (Mt 25-36). Pour le chrétien la voix d’un pauvre, quel qu’il soit, “est la voix du Christ pauvre en nous, pauvre avec nous, et pauvre pour nous”, selon l’expression de Saint Augustin. Honorer le pauvre est honorer le Christ, mépriser un pauvre c’est le mépriser.

Ce fut la voie de conversion que Dieu utilisa avec François, comme lui-même le rappelle dans son testament: “Le Seigneur me conduisit au milieu des lépreux”. C’est ainsi que fut ouvert le chemin pour rencontrer le Christ pauvre et crucifié. Lui-même disait aux frères:”Quand vous voyez un pauvre, imaginez que vous êtes en train de voir à travers un miroir l’image du Seigneur et de sa mère pauvre. De la même manière à travers les malades vous devez découvrir les souffrances que pour chacun de nous il prit sur lui” (2C 85).

Le Christ nous appelle à la pauvreté

Jésus, dans la perspective du Royaume, ne se contente pas de nous inviter à sauvegarder notre liberté par rapport aux biens de la terre; il aspire à un compromis qui se traduit par le renoncement. Renoncement qui n’aura pas la même ampleur pour tous ceux qui le suivent : le plus grand nombre ne sera pas appelé à renoncer à la possession des biens, mais à garder le cœur détaché à leur égard, à en user à bon escient, les partageant avec les nécessiteux; cependant, dans la mesure où l’on est compromis avec cette annonce du Royaume, le détachement doit être plus grand. Et pour ceux qui seront appelés à un engagement total, Jésus exigera, comme condition absolue, la pauvreté effective, par une complète renonciation aux biens matériels.

Le choix de la pauvreté pour le Royaume des Cieux et l’insécurité qui accompagne inévitablement ce choix, n’auraient aucun sens si n’avait été réitéré l’invitation de Jésus à la confiance dans l’amour providentiel du Père. C’est lui qui donne leur nourriture aux oiseaux du ciel et habille merveilleusement les lys des champs (cf.Mt 6,25-34; Lc,22-34). C’est là une autre forme d’assurance qui se fonde uniquement sur la foi, elle est garantie par la promesse divine. Le disciple fidèle du Christ doit confier toutes ses préoccupations à Dieu, qui est toute sollicitude à son égard (1P 5,7); et aller de par le monde, comme étranger et pèlerin de l’éternité, sachant qu’il n’a pas ici sa véritable patrie (He 11,13;13,14; 1P 2,11).

Dans la multitude de ses auditeurs, Jésus prépare une sélection progressive, proposant divers programmes de renonciations libératrices, commençant par les engagements familiaux, passant par celui d’un certain bien-être, jusqu’au renoncement total: “Aucun de vous ne pourra être mon disciple, s’il ne se détache pas de tout ce qui lui appartient (Lc14, 25-33). C’est parmi ceux qui se décident à tout laisser qu’il choisira ses douze apôtres, ceux-ci devront renoncer à leurs propres biens, et à leurs moyens de subsistance, adoptant comme lui et avec lui l’insécurité, pour se consacrer à annoncer le Royaume en totale liberté. Les évangélistes soulignent la rapidité avec laquelle ils répondirent à cet appel d’une manière absolue et définitive: Pierre et André laissèrent immédiatement leurs filets et le suivirent...Jacques et Jean, laissèrent sur le champ, leur barque et leur propre père, et le suivirent...Matthieu laissant son bureau de percepteur d’impôts, le suivit (Mt 4,20-22;9,9; Mc 1,18s; Lc 5,27s).

Cette manière de faire ne parvint pas à convaincre le jeune homme riche, que Jésus avait également invité à le suivre. Il ne se sentait pas libre. Et Jésus laissa échapper le regret bien connu sur l’empêchement des richesses pour accepter le programme du Royaume. Pierre, spontané comme toujours, intervient. Et nous, n’avons-nous pas tout laissé pour te suivre, Quelle récompense pouvons-nous attendre ? En réponse, Jésus lui donna l’assurance que le pauvre volontaire, ayant tout laissé par amour pour lui et pour l’évangile, recevra déjà en ce monde cent pour un, et ensuite la vie éternelle (Mt 19, 16-29).

L’insécurité temporelle se transforme en assurance évangélique, en liberté d’action, d’autant que personne n’annonce la vérité avec plus grand courage que ceux qui n’ont rien à perdre. Celui qui, dans la vie religieuse, prétend, goûter des avantages de la vie, court le risque de perdre de vue l’aspect d’insécurité, comme élément inséparable de la pauvreté réelle et comme condition pour marcher à la suite du Christ.

Quand le Maître envoie les douze apôtres ou les soixante-douze disciples annoncer le Royaume, la pauvreté et le fait de s’en remettre à Dieu pour le lendemain, assume la valeur d’un témoignage prophétique de dépouillement et d’authenticité du ministère de la parole: “Donnez gratuitement ce que vous recevez gratuitement. Ne vous procurez ni or, ni argent, ni monnaie à mettre dans vos ceintures, ni sac pour la route, ni deux tuniques, ni sandales ni bâton... Le travailleur mérite sa nourriture... Si dans une maison on vous offre l’hospitalité, mangez et buvez ce que l’on vous offrira"...(Mt 10,8-10; Mc 6,7-11; Lc 10, 4-9).

La bonne nouvelle ainsi annoncée, est un message dirigé non seulement vers les pauvres, mais transmise par les pauvres, pauvres des biens de la fortune et des prérogatives humaines, afin qu’apparaisse plus clairement la force intrinsèque de ce Royaume. Confiants dans la parole du Maître, partirent ainsi, les soixante douze disciples pour leur première mission. Personnes simples, recrutées parmi les pêcheurs et les agriculteurs de Galilée, ils allaient avec un peu de crainte... Mais tout se passa pour le mieux. Et lorsqu’ils retournèrent deux à deux, comme ils étaient partis, ils rendirent compte à Jésus du succès de leur expérience. Ce fut alors que jubilant de joie, il remercia le Père pour avoir donné aux simples de connaître les trésors du Royaume (Lc 10, 40s). De la même manière, les douze furent envoyés évangéliser et soigner les infirmes.

Ils partent, avec cette conviction que leur mission était la même que celle reçue du Père par leur Maître, pleinement confiants dans l’amoureuse providence de ce Père qui saura convaincre la volonté des hommes: "Celui qui vous reçoit, me reçoit à moi; et celui qui me reçoit, reçoit celui qui m’a envoyé"...(Mt10,40s).

Durant la dernière nuit qu’il passa avec ses apôtres, Jésus leur demanda: "Quand je vous ai envoyés, sans bourse, sans sac ni sandales, vous a-il manqué quelque chose ? - Non ! lui répondirent-ils "(Lc 22, 35). C’était là son intention, qu’ils vérifient par eux mêmes ce à quoi ils avaient adhéré par la foi.

Il n’est pas surprenant que l’invitation à la pauvreté volontaire pour le Royaume se soit répercutée au long des siècles, dans la logique de tous ceux qui avaient déjà suivi le Christ. Cette même logique de renonciation totale fait que l’engagement dans une vie pauvre, au niveau personnel et communautaire en arrive à constituer un élément essentiel de la vie consacrée. Le degré d’engagement à suivre le Christ pauvre, et la manière de témoigner du Christ pauvre pourra varier selon l’esprit de chaque institut et selon la mission qu’il est appelé à développer dans l’Église. Mais ce que l’on ne peut oublier, comme le souligne Vatican II, c’est qu’il appartient aux religieux de donner ce magnifique témoignage que le monde ne peut être transformé, ni offert à Dieu sans l’esprit des béatitudes” (LG 31).

..”et tout ce qui m’avait paru amer, fut changé pour moi en douceur pour l’âme et pour le corps !"

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Deuxième méditation

LA “TRÈS HAUTE” PAUVRETÉ FRANCISCAINE
Lecture biblique: Matthieu 6, 19-34

“La pauvreté et l’humilité de notre Seigneur Jésus Christ”

L’option de François n’est pas née de considérations d’ordre social ou ascétique. Elle résulta d’une conversion, de la découverte progressive du mystère de la pauvreté. À travers les pauvres, les lépreux, les mendiants, il découvrit le Christ pauvre, et ensuite l’évangile de la pauvreté.

Ce n’est que beaucoup plus tard qu’il viendra à découvrir le texte-clé de la théologie de la pauvreté, déjà médité précédemment: Le Christ, de riche qu’il était, s’est fait pauvre pour nous. Dans le même ordre d’idées, une expression de la vulgate latine de l’époque l’avait séduit, la très haute pauvreté (altissima paupertas) (2Co 8,2). Dans cette expression le saint y vit, non seulement la sublimité de la pauvreté en elle même, mais ce qu’elle communiquait à ceux qui l’embrassaient, faisant d’eux des “héritiers et des rois du Royaume des cieux” (2R 6,4),étant donné que Jésus avait annoncé que le Royaume de Dieu était celui des pauvres. Ce qu’il eut l’occasion de dire au Cardinal Hugolin: “À mon point de vue, je considère comme un insigne honneur et une dignité de suivre le Seigneur, qui étant riche s’est fait pauvre par amour pour nous (2C,73). Cette pauvreté du Christ ”Kénose”, (il se vida soi-même) selon l’expression de S.Paul (Ph 2,7), était pour le Petit Pauvre la raison définitive de la vie pauvre des frères mineurs:

“Frères très chers, le Fils de Dieu était beaucoup plus noble que nous, et malgré cela il s’est fait pauvre pour notre amour en ce monde. Pour son amour nous avons choisi, nous aussi le chemin de la pauvreté” (2C 74).

C’est la motivation centrale du chapitre six de la Règle définitive: Le Seigneur, pour nous s’est fait pauvre dans ce monde” (2R 6,3). François contemple toute la vie de Jésus à travers le mystère de la pauvreté, surtout dans les deux moments où resplendissent le vide de soi et l’humiliation: Bethléem et le calvaire. Et comme nous l’avons déjà vu, ce mystère se poursuit dans la présence silencieuse du Sauveur dans l’Eucharistie.

Il a voulu inspirer ce même esprit à Claire et à ses sœurs pauvres, comme il l’affirme dans le testament qu’il rédigea pour elles :

Moi votre petit frère François, je veux suivre la vie et la pauvreté de notre très haut Seigneur Jésus-Christ et de sa très sainte Mère, et persévérer en cela jusqu’à la fin; et je vous prie, mes dames, et je vous donne le conseil de vivre toujours dans cette très sainte vie et pauvreté (DVol 1s).

À l’école de François, Claire également, convertie à l’amour du Crucifié pauvre, fait de la pauvreté radicale le pôle de son engagement évangélique, l’expression la plus légitime de sa fidélité d’épouse du Christ. Elle accomplit, à la lettre la condition imposée par Jésus pour le suivre de près: elle ordonna de vendre le patrimoine familial et fit distribuer aux pauvres le produit de la vente; ses sœurs firent ensuite la même chose. En leur compagnie elle a voulu expérimenter la réalité d’une vie pauvre, en permanente insécurité, vivant du fruit d’un modeste travail. Au début ce fut loin d’être facile. Elle même dit qu’elles durent affronter “pénuries, privations et difficultés, tribulations et mépris de la part du monde”, mais que rien ne les faisait changer, “et elles acceptaient tout avec de grands délices”; de leur manière de vivre, François ressentit une grande allégresse dans le Seigneur en raison du succès de cette expérience”(TCL 27s).

Obligée, au début de suivre la règle de Saint Benoît, ce qui supposait des propriétés, les rentes étant la solution économique de la vie en commun, elle n’eut de cesse d’obtenir d’Innocent III le privilège de la pauvreté, comme garantie de ce que personne ne pourrait les obliger à posséder pour les mettre à l’abri de tout imprévu. Parmi les arguments utilisés par Claire pour convaincre le Pape, elle rétorque à tous ses arguments de prudence humaine, l’exemple de Jésus: Il y a au ciel un Père qui n’arrête pas de donner leur nourriture aux oiseaux du ciel et de donner tout leur éclat aux fleurs des champs. Innocent III, le pape devant lequel tremblaient les souverains de la chrétienté, s’est vu obligé de céder, devant la foi et le courage de cette jeune femme de 23 ans; et là même, en sa présence, il rédigea la minute de ce document insolite.

Dans ses lettres à Agnès de Prague, la “Petite Plante” de Saint François a exprimé en des effusions de ravissements mystiques, son amour de la pauvreté:

“Aussi, sœur très chère, ou plutôt dame extrêmement vénérable, parce que vous êtes épouse et mère et sœur de mon Seigneur Jésus Christ, si splendidement distinguée par l’étendard de l’inviolable virginité et de la très sainte pauvreté, soyez fortifiée dans le saint service commencé avec le désir ardent du pauvre Crucifié... Si donc un si grand et un tel Seigneur, venant dans un ventre virginal, voulut apparaître dans le monde, méprisé, indigent et pauvre , pour que les hommes, qui étaient très pauvres et indigents, souffrant l’extrême indigence de nourriture céleste, deviennent en lui riches en possédant les royaumes célestes, exultez et réjouissez vous, remplie d’une immense joie et d’une allégresse spirituelle."..(1LCL12-21).

Durant plus de quarante ans Claire a pu démontrer que l’idéal de pauvreté totale, particulièrement difficile pour une communauté de femmes vivant dans une clôture, était non seulement possible, mais était aussi la source de véritables richesses, expériences quotidiennes de l’amour providentiel de Dieu. Finalement à toutes les sœurs présentes et futures, aussi bien à travers sa règle que son testament, elle léguera ce même héritage sacré qu’elle reçut de François.

“Que les frères ne s’approprient rien”

La pauvreté évangélique n’aurait aucun sens si elle se limitait à renoncer à la possession de biens matériels déterminés ou à certains signes extérieurs, formalistes, d’un style de vie, sans arriver à créer un esprit intérieurement pauvre, “dépossédé”, pour utiliser la terminologie de Saint François.

Dans sa singulière conception théologique, le Petit Pauvre voit toutes les réalités existantes dans l’homme et dans le monde à partir de la réalité de Dieu, le Bien suprême, le bien total et la source de tout bien. C’est lui l’unique absolu; tous les autres biens, pour aussi grands qu’ils soient sont relatifs, contingents et communiqués, Ayant tous leur origine en Dieu, ils continuent à lui appartenir et c’est à lui qu’ils doivent retourner. Le Créateur a comblé l’homme de dons merveilleux aussi bien dans l’âme que dans le corps, faisant de lui son image et ressemblance (Adm 5), il a créé pour lui une infinité de choses belles, agréables et utiles, pour que par elles, il reçoive un tribut de louange et d’amour, et qu’elles collaborent avec lui pour la diffusion du bien.

Par voie de conséquence le péché est pour lui, une appropriation abusive des dons de Dieu; c’est en cela que consiste le désordre. Et c’est ainsi que François, selon l’enseignement de Saint Paul, considère l’introduction du péché dans le monde, comme une appropriation égoïste du don de la liberté, et il en tire la conséquence:

“Il mange de l’arbre de la science du bien, celui qui s’approprie sa volonté et qui se glorifie du bien que le Seigneur dit et opère en lui; et c’est ainsi que, par la suggestion du diable et la transgression du commandement, est née la pomme de la science du mal” (Adm 2, 3-4).

L’expression “sans propre”, de la formule franciscaine de la profession, ne signifie pas selon l’esprit de Saint François, pure renonciation juridique à la possession de biens matériels: c’est avant tout une attitude de complète désap- propriation, qui touche en premier lieu les biens internes. La renonciation externe représente seulement le premier pas pour arriver à la pleine disponibilité intérieure dans la pauvreté évangélique volontaire. Telle était la pédagogie du fondateur:

“À ceux qui venaient demander leur admission dans l’Ordre, le bienheureux enseignait qu’ils devaient d’abord donner au monde un “certificat de divorce”, c’est à dire faire à Dieu l’offrande de leurs biens dans les parvis extérieurs du temple, avant de s’offrir eux-mêmes à l’intérieur du sanctuaire. Étaient admis exclusivement ceux qui s’étaient dépouillés de tout avoir. Il se conformait ainsi à l’Évangile et empêchait le scandale qu’eut provoqué l’habitude de se réserver de l’argent” (2C 80). La désappropriation externe se réduit seulement à “restituer au Donateur les biens reçus de lui” à travers la personne des pauvres (1C 24s). Par ailleurs, cette libération intérieure des biens naturels de chacun est un juste retour de ces biens, en les mettant au service des frères. Cela va jusqu’aux biens surnaturels qui, bien qu’ils soient pure grâce de Dieu, peuvent être utilisés et exhibés vaniteusement pour provoquer l’admiration ou les faveurs des personnes, les utilisant ainsi de manière égoïste. Dans les deux cas François se considèrerait comme “usurpateur des trésors de Dieu” (Adm 21 & 28). Ce qui importe, c’est que rien ne s’ interpose entre le souverain bien et notre petitesse (1R 23,10).

L’ascétique particulière du saint considère toutes les vertus en fonction de la pauvreté intérieure, et les vices contraires présentent toujours le virus héréditaire de l’appropriation. La chair - notre moi - nous pousse à nous attribuer à nous-mêmes ce qui n’appartient qu’à Dieu seul, ce qui est une usurpation; et au contraire, l’esprit de Dieu nous enseigne à discerner en nous, ce qui est de Dieu et ce qu’il réalise par notre intermédiaire” (Adm 12;2C 134). Dès lors la vaine gloire est un attentat contre ce qui appartient à Dieu:

Bienheureux le serviteur qui ne s’exalte pas davantage du bien que le Seigneur dit et opère par lui, que de celui qu’il dit et opère par un autre (Adm17,1).

L’appropriation par vaine gloire peut même vicier les bonnes œuvres. L’ambition de thésauriser un capital de dévotions, de pratiques de pénitence, de détails d’observances, faisant de tout cela une espèce de contrat d’assurance devant Dieu, révèle un manque de pauvreté d’esprit. C’est dans cette perspective que François commente la première béatitude (Adm 14). Mais pire encore est l’appropriation de l’envieux ! “...quiconque envie son frère à propos d’un bien que le Seigneur dit et fait en lui relève du péché de blasphème, parce qu’il envie le Très-Haut lui même qui dit et fait tout bien (Adm 8,3).

Le pauvre en esprit “se réjouit du bien fait par les autres, comme de ses biens propres” (Pat 5). François également qualifie d’attentat contre les droits de Dieu le manque de compréhension à l’égard des défauts du frère: Celui qui pour ce motif se trouble ou s’irrite, s’approprie d’une certaine façon le péché de son frère; celui qui au contraire ne manifeste ni indignation ni colère face au péché d’autrui, vit en pauvreté, sans rien en propre, “donnant à Dieu ce qui est de Dieu” (Adm 11, 3.4).

Sans ignorer que l’une des formes d’appropriation la plus insidieuse est celle des valeurs intellectuelles, le saint aurait voulu que les lettrés et les docteurs, en entrant dans la fraternité fassent une espèce de renonciation à la science, afin de la restituer à Dieu dans la prédication et l’enseignement (Adm 7; 2C 194). Ce fut là ce que fit Saint Antoine d’une façon parfaite, étant maître consommé en théologie, il devint frère mineur dans cette disposition de total détachement, et à cause de cela, le fondateur n’éprouva aucun malaise en l’autorisant, à enseigner aux frères, il en tira même une grande joie.

Il me plait que tu enseignes aux frères la sainte théologie, pourvu que dans cette étude tu n’éteignes pas l’esprit d’oraison et de dévotion, comme cela est dit dans la Règle (LAnt).

Autre manière d’usurper les biens de Dieu serait que l’un des frères s’attribue à lui-même le succès de sa prédication ou de quelques autres bonnes œuvres. Ce qu’il souligne dans la première Règle: “Et qu’aucun des frères ne prêche contre la forme et l’institution de la sainte Église, ni si cela ne lui a pas été concédé par son ministre. Et que le ministre prenne garde de le concéder à quelqu’un sans discernement. Que tous les frères cependant prêchent par leurs actes...aussi je supplie, dans la charité qui est Dieu, tous mes frères, prédicateurs, orants travailleurs, tant clercs que laïcs, de s’appliquer à s’humilier en tout, à ne pas se glorifier, à ne pas se réjouir en eux mêmes, à ne pas s’exalter intérieurement des bonnes paroles et des bonnes actions, et absolument d’aucun bien que Dieu fait ou dit et opère quelquefois en eux et par eux...(1R 17, 4-6).

"...Un jour viendra où le prédicateur se rendra compte que de ses succès, rien ne venait de lui” (2C 146).

Tout le monde sait comment l’exercice de l’autorité peut susciter d’ambitions, et arriver même à tenter des personnes évangéliquement engagées. François pensait qu’il était bon de mettre en garde ses frères contre une telle déformation en particulier les “ministres et serviteurs” destinés au “service et à l’utilité commune des frères” (2R, 8 ,4). Dès la première Règle il souligne: “Aucun ministre ne doit s’approprier le service de ses frères” (1R 17,4). “Ceux qui ont été établis au dessus des autres, qu’ils se glorifient de cette charge de supérieur autant que s’ils avaient été députés à l’office de leur laver les pieds. Et s’ils se troublent davantage de la perte de la charge de supérieur que de la perte de l’office de laver les pieds, ce serait le signe qu’ils s’étaient appropriés leur charge” (Adm 4,2-3).

Les appropriations égoïstes blessent non seulement l’humilité, mais aussi la charité fraternelle. Thomas de Celano en rendant compte de l’intimité qui unissait les frères de la première génération, l’attribue comme nous l’avons déjà vu (IC 39), au détachement dans lequel ils vivaient. Sainte Claire, pour sa part écrivait: ”Quand on aime les choses temporelles, on perd le fruit de la charité” (1LCL 25).

Dés lors, il est facile de comprendre le précepte de la Règle: “Les frères n’ont rien en propre, ni maison, ni lieu, ni aucune chose” (2R 6,1). Il est question dans ce cas d’appropriations collectives de la fraternité, comme telle. Mais il n’est jamais passé par la tête du fondateur qu’il s’agisse seulement d’une simple renonciation à la possession juridique, comme plus tard on a voulu l’interpréter et l’exprimer en termes évangéliques, mais il vaut mieux se référer au passage parallèle de la première Règle:

Que les frères prennent garde, où qu’ils soient, dans les ermitages ou en d’autres lieux, de s’approprier aucun lieu, et d’en défendre l’entrée contre quelqu’un. Et que quiconque viendra à eux, ami ou adversaire, voleur ou brigand, soit reçu avec bienveillance.” (1R 7,13s)

“Pèlerins et étrangers dans ce monde”

Tout disciple du Christ, libéré de l’esclavage des ambitions temporelles, doit se considérer comme pèlerin et étranger en ce monde (1P.2, 11) sachant que nous n’avons ici sur cette terre aucune demeure permanente, mais que nous sommes en attente de celle qui doit venir (He 13,14).

Les frères mineurs, appelés à “aller de par le monde” acceptent cette condition libératrice, qui inclut de ne pas se fixer d’une façon permanente en des maisons ou des lieux, mais au contraire, “à aller de par le monde comme pèlerins et étrangers, servant le Seigneur en pauvreté et humilité... espérant ainsi arriver à la terre des vivants” (2R 6, 2.5).

Une fraternité pauvre, apostolique, mendiante, doit garder le souci de ne s’installer sous aucune forme: ni matériellement, ni socialement, ni culturellement... Pour ces raisons, la pauvreté franciscaine est absolue, tant individuellement que collectivement. Le dessein est de vivre entièrement libres, toujours disponibles pour le service de Dieu et des hommes. Pour le fondateur cela constitue une condition tellement essentielle, que dans son testament, bien que cédant déjà au réalisme de demeures fixes, il pose comme condition que ces édifices soient provisoires, pour sauvegarder l’itinérance:

Que les frères prennent garde de n’accepter absolument aucune église, pauvres habitations, et tout ce qu’on construit pour eux, si cela n’est pas conforme à la sainte pauvreté que nous avons promise dans la Règle, logeant toujours là comme des étrangers et des pèlerins” (T24).

Dans une autre perspective très différente, celle de vivre recluse dans un monastère, Claire considérait sa condition comme “pèlerine”, inhérente à la pauvreté à laquelle elle s’était engagée par profession. Le propre de cette clôture avait valeur de passage, d’exode, de chemin vers la patrie éternelle. Les “soeurs pauvres” n’avaient pas besoin de parcourir le monde pour se sentir “pélerines”; il leur suffisait d’éliminer tout attachement aux choses terrestres jusqu’au point de ne “chercher rien d’autre sous le ciel” que cette parcelle et héritage de la très haute pauvreté, comme la sainte l’avait écrit dans la règle, utilisant à son propre compte l’expression de Saint François, dans sa lettre à sainte Agnès de Prague:

“Ne te décourage pas sur le chemin, cours vite, d’un pas léger sans entraves aux pieds, pour que tes pas ne ramassent même pas la poussière” (2LCL 12).

Garde le cœur détaché, jusqu’à cette aimable quiétude de Saint-Damien, préparé par les mains du vénéré Père, et témoin de tant de vicissitudes passées et grâces reçues, depuis plus de quarante ans. Elle voit déjà, qu’après sa mort, la communauté sera transférée dans un autre lieu; elle ne s’y oppose pas, elle demande seulement aux sœurs que, dans leur nouvelle demeure ”elles observent la même forme de pauvreté” (TCL 52).

L’argent, la pire des installations

C’est à la lumière de son rôle libérateur que nous devons lire cette irrévocable interdiction, faite aux frères d’utiliser l’argent. La leçon que François reçut du Seigneur lorsqu’il a voulu se servir de l’argent pour obéir à l’ordre de réparer la petite église de Saint-Damien, d’une part et par ailleurs le fait que l’argent soit complètement exclu de l’Évangile de la mission, ont constitué l’illumination définitive de sa vocation, et ont poussé le saint à une attitude de répudiation radicale de toute valeur monétaire comme moyen de subsistance. La motivation du fondateur apparaît à travers le chapitre huit de la première Règle: une institution destinée à aller de par le monde, est en danger si elle s’appuie sur l’argent comme moyen de vivre, dans sa mission évangélisatrice. Les bas de laine des forains étaient bien connus, comme ceux de beaucoup de pèlerins et ermites qui parcouraient villes et villages demandant l’aumône pour les sanctuaires. Une économie monétaire commençait à apparaître, avec cette puissance à l’inverse de l’Évangile.

Pour François l’argent était exclu de l’échelle des valeurs. Il n’y avait pas de plus détestable cause d’anxiété et de préoccupation pour neutraliser la liberté d’esprit :

Dés lors, qu’aucun frère, où qu’il soit, où qu’il aille, ne prenne en aucune manière, ne reçoive ni ne fasse recevoir de l’argent ou des deniers, ni pour l’achat de vêtements ou de livres, ni comme prix de quelque travail, absolument et en aucune circonstance, sinon en cas de nécessité manifeste des frères malades; car nous ne devons pas conférer et attribuer à l’argent et aux deniers une plus grande utilité qu’aux cailloux. Et le diable veut aveugler ceux qui les convoitent ou les estiment plus que des cailloux. Prenons donc garde, nous qui avons tout abandonné, de ne pas perdre pour si peu le royaume des cieux. Et si, en quelque lieu nous trouvions des deniers, ne nous soucions pas plus d’eux que de la poussière que nous foulons aux pieds, car “vanité des vanités, et tout est vanité” (1R 8, 3-6).

Le choix héroïque de François serait réalisable, et fut de fait réalisé, dans le climat initial de la vie évangélique, éminemment itinérante. Sainte Claire n’appréciait pas de tels artifices. Convaincue que ce renoncement n’était pas applicable à une communauté claustrale, en écrivant sa règle, elle omit cette prohibition faite par François, elle fit mention de l’argent parmi les modalités d’aumônes à pouvoir être reçues par le monastère. Pour elle ce qui compte c’est d’être pauvre, avec ou sans l’argent.

Si aussitôt après la mort du fondateur, il fut impossible aux frères de vivre sans argent, cela est encore plus impossible dans le contexte social d’aujourd’hui: l’argent, comme moyen d’échange économique est indispensable. Mais par ailleurs la conviction de Saint François, face à l’argent, comme “non-valeur” se justifie plus que jamais: “Nous ne devons pas faire plus de cas de l’argent que de la poussière que nous écrasons sous nos pieds” S’il est une chose que l’Ordre franciscain doit relativiser, c’est bien l’argent. Et cela s’applique non seulement à celui qui pratique la règle des frères mineurs, mais à tous ceux qui dans cette société de consommation, sont appelés à vivre selon son esprit : évangéliquement libres.

La minorité “servir le Seigneur en pauvreté et humilité”

La pauvreté volontaire peut elle même devenir objet d’ “appropriation”, quand elle devient motif d’ostentation ou de supériorité ascétique. François refusa la proposition faites par quelques uns de s’appeler “frères pauvres”, lui préférant celle de: “frères mineurs”. Comme qui dirait : si nous sommes les frères de tous et acceptons de nous positionner dans l’Église, et dans la société comme les derniers, nous serons nécessairement pauvres.

La désignation de mineurs est typiquement évangélique. Il s’agit d’une disposition chrétienne, suggérée par amour, qui pousse à considérer les autres comme étant plus importants et plus dignes, sans flagornerie, ni avilissement, avec cette intention d’imiter le Christ, qui n’est pas venu pour être servi, mais pour servir (Mt 20,28). C’est renoncer au “je” après avoir renoncé au “mien”.

Aussi bien François que Claire utilisent continuellement le binôme ”pauvreté- humilité”, comme pour souligner qu’il s’agit d’une pauvreté inspirée par l’Évangile. Saint Bonaventure, pour désigner ce binôme inventera le néologisme de minorité. François se sent réellement pauvre devant Dieu. Son ascèse ne se base pas sur sa propre suffisance. Il sait qu’il est limité, faible, petit, dépendant de tant de choses....C’est une attitude humble, mais en même temps optimiste et généreuse, parce qu’en présence de cette triste réalité, il sait donner une place à la richesse et à la libéralité de la bonté divine. Il convient de se souvenir de sa confession, à la fin de sa lettre à tout l’ordre: “J’ai péché de bien des manières...par négligence, soit à l’occasion de ma maladie, ou parce que je suis ignorant et sans instruction” (LO 38s). et il prend plaisir à se qualifier de “tout petit, minime”, “indigne”, “inutile”...

Dans la règle, il évite les impositions ascétiques absolues. Il sait, par exemple qu’il ne sera pas possible à tous les candidats de donner aux pauvres le produit de leurs biens: dans ce cas la “bonne volonté” suffit; il prévoit que ni tous, ni toujours, ne pourront aller pieds nus, et au sujet des vêtements, il n’oublie pas la diversité des conditions climatiques; il n’ignore pas que tous ne reçoivent pas au même degré la “grâce du silence”, la “grâce de travailler, la “grâce de servir leurs frères”....

Être mineur exige de prendre au sérieux le choix évangélique d’appartenir au nombre des pauvres. Ce qui suppose, comme l’enseigne François en personne, “se sentir heureux au milieu des gens vulgaires et méprisables, les malades, les lépreux et les mendiants des chemins” (1R,9,2). Être mineur signifie savoir découvrir en chaque pauvre un frère, un compagnon de voyage, et par dessus tout le Christ pauvre en personne. Il disait également: Qui maltraite un pauvre, injurie le Christ lui-même, dont la noblesse distinctive fut de se manifester pauvre, en effet le Christ s’est fait pauvre pour nous, dans ce monde “ (2C 83s).

Être mineur, ce n’est pas céder à l’orgueil ascétique de se considérer meilleur que ceux qui firent des options différentes (cf. 2R, 2,17). Au sens ecclésial, c’est “aimer et honorer comme seigneurs” tous les prêtres et prélats; cela sans se prévaloir de lettres de recommandations, ni de privilèges apostoliques pour faire valoir ses propres droits; c’est accepter avec joie les dernières places dans le peuple de Dieu; ce n’est pas rivaliser avec les autres instituts religieux ou les autres forces vives de l’Église. “Si les frères s’appellent mineurs, ce n’est pas pour aspirer à être majeurs, répondit François au Cardinal Hugolin, qui voulait nommer des frères mineurs comme prélats (2C 148).

La minorité est donc une disposition évangélique résultant de la conjugaison de deux vertus sœurs:

Salut, Dame Sainte pauvreté, que le Seigneur te sauve avec ta sœur, sainte humilité...Sainte pauvreté confond la cupidité et l’avarice et les soucis de ce siècle. Sainte humilité confond l’orgueil et tous les honneurs qui sont dans le monde, ainsi que toutes les mondanités” (SV 2.11s).

Il serait opportun de placer ici une méditation et un examen sur cette grande vertu évangélique de l’humilité, que la tradition ascétique a toujours considéré comme le fondement de la vie spirituelle. Dans l’esprit franciscain, l’humilité ne consiste pas en attitudes et gestes spirituels de platitude, mais à se situer simplement dans la vérité, vivant le bien et le mal avec objectivité, tel que Dieu voit chacun: “Ce que chacun est devant Dieu, simplement ceci et pas davantage” (Adm 19, 1).

Deux autres vertus sont le fruit de la pauvreté de cœur: la sainte et pure simplicité, sœur de la sagesse, et la joie, fruit de la liberté d’esprit. La simplicité, selon la définition du Petit-pauvre, est la vertu qui “ne se plait qu’avec Dieu, et ne se préoccupe de rien d’autre”. Elle est transparence de la vie, sincérité, absence totale de duplicité, et d’intentions secondes. Thomas de Celano dit de François “qu‘il était le même à l’extérieur qu’à l’intérieur” (2C 130). Le trés grand froid l’avait obligé à se préserver d’une fourrure mais il voulait qu’ elle soit cousue aussi à l’extérieur, au vu de tous!. Du premier groupe de frères formé par lui, dit encore le même biographe:

“Leur simplicité, leur innocence, leur pureté de cœur les rendaient absolument incapables de duplicité; ils partageaient la même foi, le même élan, la même volonté, la même charité; l’union des âmes était réalisée par la similitude de vie, la pratique des vertus, l’identité de vues et de générosité dans l’action (1C 46).

La joie est également une autre sœur de la pauvreté: Où il y a pauvreté et joie, il n’y a ni convoitise ni avarice” (Adm 27,3). L’esprit débarrassé des biens terrestres et de l’égocentrisme perturbateur, respire à volonté la joie de vivre et s’ouvre au Très Haut, qui est jouissance et joie”(LD 4). François veut que les frères fassent le possible pour ne pas se montrer sombres et tristes comme les hypocrites, mais au contraire joyeux dans le Seigneur, jovials, plaisants et gentils, comme il convient” (1R7,16).

La véritable joie, fruit de l’Esprit (Ga 5,22), ne dépend pas du bien être ni du succès, et encore moins des incitations aux plaisirs humains de fêtes ou autres plaisirs, et elle devient plus pure et plus féconde quand elle s’accompagne de la souffrance et de l’humiliation. L’épisode de la “joie parfaite” des fiorettis est bien connue, inspirée de la page que le Saint dicta au frère Léon sur la “véritable joie” à l’occasion d’une angoisse particulièrement douloureuse par laquelle il passa, comme fondateur.

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La Joie parfaite

..”.Le même frère Léonard rapporta au même endroit qu’un jour, à Sainte-Marie, le bienheureux François appela frère Léon et dit : “Frère Léon écris“ Et lui répondit: “Voilà je suis prêt.” “Écris, dit-il, quelle est la vraie joie. Un messager vient et dit que tous les Maîtres de Paris sont venus à l’Ordre; écris: ce n’est pas la vraie joie. De même tous les prélats d’outre-monts, archevêques et évêques, de même le roi de France et le roi d’Angleterre; écris: ce n’est pas la vraie joie. De même mes frères sont allés chez les infidèles et les ont tous convertis à la foi; de même je tiens de Dieu une telle grâce que je guéris les malades et fais beaucoup de miracles: je te dis qu’en tout cela n’est pas la vraie joie. Mais quelle est la vraie joie? Je reviens de Pérouse et par une nuit profonde je viens ici, et c’est un temps d’hiver, boueux et froid au point que les pendeloques d’eau froide et congelée se forment aux extrémités de ma tunique et me frappent toujours les jambes, et du sang jaillit de ces blessures. Et tout en boue et froid et glace, je viens à la porte et, après que j’ai longtemps frappé et appelé, un frère vient et demande: Qui est-ce? Moi je réponds : Frère François. Et lui, dit : Va-t-en; ce n’est pas une heure décente pour circuler; tu n’entreras pas. Et à celui qui insiste il répondrait à nouveau : Va-t-en; tu n’es qu’un simple et un ignare; en tout cas tu ne viens pas chez nous; nous sommes tant et tels que nous n’avons pas besoin de toi. Et moi je me tiens à nouveau debout devant la porte et je dis : Par amour de Dieu, recueillez-moi cette nuit. Et lui répondrait : je ne le ferai pas. Va au lieu des Crucigères et demande là-bas. Je te dis que si je garde patience et ne suis pas ébranlé, en cela est la vraie joie et la vraie vertu et le salut de l’âme.” (“Claire et François d’Assise”, dans Foi Vivante 255 - Traduction de Jean François Godet - Éditions du Cerf )

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Intériorisation

Aujourd’hui

DES FRANCISCAINS PAUVRES ?

Pauvreté et société de consommation

Nous vivons dans une société dont l’aspiration suprême n’est plus seulement de voir satisfaites toutes les nécessités, mais d’en créer tous les jours de nouvelles, ce qui appelle un nouveau dynamisme économique, de nouveaux projets familiaux et sociaux, de nouvelles techniques. Le but est le bien être matériel, dont le niveau de vie s’accroît à un rythme étourdissant. Et l’argent est le secret magique qui provoque le génie humain à des profits tous les jours plus élevés.

D’un autre côté, cette même société, avec un sens incontestablement chrétien, s’efforce chaque jour davantage d’aider les classes économiquement défavorisées, au moyen d’une juste législation du travail et d’institutions d’assistance et de sécurité sociale, cependant sans parvenir à éliminer la pauvreté. En effet le pourcentage de pauvres augmente à mesure que s’accroît la population et le souci de progrès. Le contraste de la richesse face à la pauvreté qui autrefois apparaissait entre familles est aujourd’hui plus évident entre nations et continents.

Les conséquences les plus funestes de cette course pour parvenir au bien-être, sont : le matérialisme qui ignore les valeurs spirituelles; l’ hédonisme, qui apprécie la vie en fonction du plaisir; la déshumanisation de la vie humaine; l’exploitation indirecte de ceux qui sont moins favorisés dans ce que l’on appelle le tiers monde; et le désespoir amer du pauvre d’aujourd’hui, qui à l’inverse d’autres époques, sait que s’il ne sort pas de la pauvreté cela est dû à une injuste distribution des biens et des ressources.

Dans la constitution Gaudium et Spes, Vatican II a analysé les progrès et les risques du monde actuel, il a indiqué l’attitude à prendre par les chrétiens, dans un tel contexte. Le croyant n’a pas de motifs pour craindre les merveilles du progrès, qui fait partie des plans du Créateur, en effet ce fut lui qui dota l’être humain d’intelligence, d’initiative et d’audace pour découvrir et utiliser les mystérieux recours de la nature; mais on est obligé de reconnaître que l’homme moderne, plus qu’en d’autres temps, court le risque d’étouffer des valeurs morales et spirituelles, et ainsi de rendre impraticables les chemins de Dieu, devenu esclave par cette avidité de posséder et de posséder pour jouir.

Arrive ici la question: dans une panoramique, qui d’une certaine manière n’est pas étrangère aux instituts religieux, la pauvreté volontaire a-t-elle encore une raison d’être ? Une bonne réponse n’est possible qu’à travers l’Évangile. C’est Vatican II qui nous livre cette réponse. Elle peut paraître étrange dans le monde d’aujourd’hui: “La pauvreté volontaire est un signe particulièrement apprécié à la suite du Christ” (PC 13). L’efficacité des signes prophétiques est une constante de
l’histoire du salut. Elle est dans l’évocation des valeurs oubliées; dans le langage du Nouveau Testament elle consiste à dire “non”! aux valeurs du “monde”, dans le sens johannique, à l’anti-évangile. Le monde d’aujourd’hui a une urgente nécessité d’authentiques disciples et témoins du Christ, comme François et Claire, qui ont réussi à se libérer de tout esclavage terrestre, d’autant plus tyrannique qu’il est librement accepté; et attribuent à la vie sa véritable valeur, à partir de la rencontre avec l’Uique Absolu, devant lequel tout est relatif, “biens de consommation” pour les utiliser et les jeter dehors.

Une telle valorisation évangélique doit pousser les fils de Saint François, et plus encore les fraternités comme telles, à simplifier leur style de vie et en réduire les nécessités, non pour des raisons économiques, mais par cohérence avec l’option faite, et par fidélité au programme du Christ. Il ne servirait de rien que l’Église voie en François l’image prophétique de la pauvreté, si ses fils ne la rendaient pas croyable, en menant une vie simple, un désintéressement joyeux, l’évangile de la pauvreté.

Dimension morale de la pauvreté religieuse

Nous avons médité, jusqu’à maintenant sur l’engagement à suivre le Christ en pauvreté, à partir d’une perspective évangélique et franciscaine, mais nous ne pouvons laisser de côté l’obligation morale, venant de la profession d’une vie pauvre, scellée par un vœu devant Dieu, et de l’engagement assumé devant l’Église et l’Ordre. Le code de droit canonique, sans faire mention du vœu, affirme le fondement évangélique et souligne l’effet moral inhérent à la renonciation,
objet de la consécration :

“Le conseil évangélique de la pauvreté à l’imitation du Christ, lui qui étant riche, pour nous devint pauvre, au delà d’une vie pauvre dans la réalité et en esprit, laborieusement vécue en sobriété et en étranger à la richesse de la terre, comporte la dépendance et une limitation dans l’usage et la disposition des biens, selon les normes du droit propre à chaque institut” (canon 600).

Sans nous lancer dans une casuistique, aujourd’hui dépassée, à savoir si on pèche contre le vœu ou contre la vertu, ce qui est certain c’est que la pauvreté est pour tous les religieux un devoir de conscience, selon le canon cité, mener une vie pauvre dans la réalité et en esprit. Celui qui est pauvre par nécessité doit faire le possible pour sortir de la pauvreté dans laquelle il vit; le religieux, au contraire, pour être pauvre et engagé, doit continuer à être pauvre, même s’il peut vivre comme un riche : pour lui la “pauvreté en esprit” ne lui suffit pas. Être pauvre suppose le travail, d’une forme ou d’une autre et en plus la sobriété et le détachement des biens ; avec en plus l’exigence d’une vie en commun, la dépendance et la limitation dans les biens à sa disposition. Quand, en vertu de son vœu, il a renoncé à la capacité d’acquérir et de posséder, l’indépendance à disposer de ses biens constituera une transgression plus ou moins grave du vœu.

À l’intérieur de cette même dimension morale, continue en vigueur la même disposition canonique selon laquelle “quoi que ce soit que le religieux acquierre en raison de son activité propre ou en faveur de l’Institut ...ou “quoi que ce soit qu’il reçoive en raison d’une pension, subvention, assurance”, ou simple offrande, tout appartient à l’Institut (can.668 § 3). À cela correspond le droit pour le religieux de recevoir, de la communauté tout ce dont il a besoin, et cela sous tous ses aspects, selon la vie qu’il a choisie.

Mais Vatican II souligne: “qu’il ne suffit pas de dépendre des supérieurs quant à l’usage des biens : il est nécessaire que les religieux soient pauvres de fait et en esprit” (PC 13). En effet un religieux même protégé par toutes les autorisations, un religieux peut être infidèle au vœu de pauvreté, même si juridiquement il ne réalise aucun acte de propriété. La responsabilité morale ne concerne pas seulement la
personne de chaque religieux. “Les instituts, eux-mêmes doivent s’efforcer de donner un témoignage collectif de pauvreté...”
(PC13). Ceci est valable surtout pour les instituts franciscains. Pour Saint François et Sainte Claire, la pauvreté du groupe est plus importante que la pauvreté de chaque frère ou sœur, communauté locale ou provinciale, de l’Ordre ou du monastère. Avant d’entreprendre certaines réalisations peu compatibles avec l’esprit de pauvreté et d’humilité; les supérieurs qui ont la responsabilité des initiatives économiques, devraient analyser soigneusement, devant Dieu et leur conscience, leur légitimité et leur bien fondé alors qu’ils pourraient répartir ces ressources pour subvenir à tant de nécessiteux; légitimité de telles options certes, mais aussi leurs conséquences pour l’avenir.

En disant cela, je ne prétends nullement me référer à certains critères de mesquinerie de ceux qui se préoccupent davantage du contrôle économique que de la pratique joyeuse de la pauvreté. Un climat d’ouverture et de confiance, droiture des religieux, loyauté dans les choix des dépenses et la manière de rendre compte des dépenses, et surtout une information sincère de la part de ceux qui administrent les biens communautaires, tout cela est parfaitement conciliable avec une fidélité personnelle et collective à la pauvreté.

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Intériorisation

L’UTOPIE ÉVANGÉLIQUE

Quand je me mets à penser au projet du Règne, comme Toi Seigneur l’a formulé, j’aime bien me poser cette question : Le Maître a t il parlé sérieusement ?

Une communauté humaine dans laquelle Dieu soit “adoré en esprit et en vérité”, dans laquelle tous se considèrent comme frères et s’aiment comme tels, où il n’y a ni violence, ni ambition, ni avidité de posséder; un monde où les personnes vivent confiantes dans la Providence du Père du ciel, cherchant avant tout le règne de Dieu et sa justice, dans la certitude que le reste lui sera donné par surcroît... n’est-ce pas là une utopie ?

Plus encore: le fait de confier la fondation et l’expansion du Règne à une équipe de personnes sans rang social, qui ont choisi librement de vivre en pauvreté et insécurité, donnant gratuitement ce qu’ils reçoivent gratuitement... ne serait-ce pas seulement un beau rêve, tellement loin de la réalité ?

Et le projet de François et de Claire d’Assise, engagés à transposer dans la réalité de la vie l’évangile de la pauvreté... ne serait-il pas idéalisme naïf ?

Si par utopie on entend un projet irréel et irréalisable d’une société absolument parfaite, sans tenir compte de la condition humaine, nous serions forcés de dire que le Christ et ceux qui l’ont suivi se perdent inutilement en songes utopiques, comme cela arrive si souvent à des philosophes et des sociologues.

Cependant entre l’utopie rêvée et le pragmatisme intéressé, il y a place pour une aspiration, créative et dynamique, à un idéal de vie, dont la force de renouvellement
et d’enrichissement se trouve dans le secret de polariser les désirs ardents de perfection, désir que Dieu a mis dans le cœur de l’homme.

Jésus savait que son projet de libération humaine n’irait pas transformer le genre humain d’un jour à l’autre. Il compare le Règne du Père à une minuscule semence qui germe et grandit. Il le compare aussi à un petit troupeau au milieu de la multitude des hommes, à une pincée de ferment qui fera lever toute la pâte...

Concrètement l’idéal de pauvreté volontaire, comme nous l’avons médité a été et sera toujours le secret de l’efficacité libératrice du message évangélique.

Aujourd’hui cependant, plus qu’en d’autres temps l’annonce est admirée et valorisée, en fonction du témoignage de ceux qui réussissent à se soustraire au désir de la richesse et du bien-être, pour croître dans les biens du Règne éternel et se donner aux autres sous l’impulsion de l’amour.

Et cela est loin d’être une utopie; c’est avant tout la plus utile des réalités à la portée de l’homme. Seules les grandes idées, bien qu’irréalisables dans l’absolu ouvrent des horizons au progrès de l’humanité.

Ce que je dois me demander : Serais-je moi, évangéliquement pauvre, à la manière de François et de Claire? Bien évidemment, je ne suis pas riche, et je n’aspire pas davantage à l’être, la satisfaction de mes nécessités vitales étant garanties par le bénéfice de la vie en commun.

Cependant, si je tiens compte que quatre-vingt pour cent des habitants de la terre ne disposent pas du minimum nécessaire pour une vie digne, et que de nombreux millions vivent dans des conditions inhumaines et meurent de faim, ou
si je vois de mes propres yeux tant de misères dans les bidonvilles...,je peux mesurer la distance entre ma situation de pauvre volontaire et de tant d’autres qui le sont par manque de tout !

Je sais bien que Dieu ne m’a pas appelé à ce genre de pauvreté, totalement contraire à sa volonté. Mais je sais aussi que, en chacun de ces êtres humains Le Christ m’attend et me parle.

J’ai eu occasion de dire une fois à un missionnaire, pleinement engagé à améliorer le sort des habitants d’un faubourg de baraques: “Tu as la chance de mettre en pratique ce signe de la présence du Règne, de vivre: “Les pauvres sont évangélisés” et il me fit cette réponse: “La grande vérité est que ce sont eux qui m’évangélisent ! Vivant au milieu d’eux j’ai découvert un nouveau sens à ma vie”.

Eux, les pauvres, continuant à être les destinataires privilégiés du règne, sont aussi ceux qui réveillent notre conscience chrétienne.

Si je n’ai pas le courage, ou encore l’opportunité d’expérimenter la pauvreté réelle, je dois au moins m’efforcer de me sentir prés des nécessiteux, non comme un bienfaiteur riche et généreux, mais comme un frère. Je te demande, Seigneur, que tu me donnes un cœur de pauvre.

Nous sommes encore loin d’éprouver pour la très haute pauvreté l’amour ardent de François et l’enthousiasme avec lequel Claire s’exprimait dans sa première lettre à Agnès de Prague:

“Ô bienheureuse pauvreté,
qui à ceux qui l’aiment et qui l’embrassent,
procure les richesses éternelles !

“Ô sainte pauvreté,
à ceux qui l’ont et qui la désirent
est promis par Dieu le royaume des cieux
et sont présentées sans aucun doute
l’éternelle gloire et la vie bienheureuse !

“Ô pieuse pauvreté,
que le Seigneur Jésus Christ,
qui régissait et régit le ciel et la terre,
et qui dit et les choses furent faites,
a daigné par dessus tout embrasser !
"(1LCL 15-17).

ÉPILOGUE ET RÉVISION DE VIE

1 - La motivation fondamentale pour une vie pauvre est le désir de suivre le Christ pauvre. Facilement nous oublions cela et nous nous perdons en raisons ascétiques et économiques.

2 - La pauvreté évangélique, de même forme que la pauvreté réelle, emmène avec elle insécurité, disette, humiliation, austérité, manque de moyens... Est-ce que je me sens heureux d’appartenir au monde des pauvres et de pouvoir expérimenter des conditions de vie identiques à la leur.?

3 - Beaucoup plus que le fait de vivre pauvre, S.François inculque la pauvreté intérieure, qui consiste en un esprit de désappropriation totale. Me suis-je efforcé à me libérer de quelque appropriation égoïste, comme l’amitié d’un frère, de mon intelligence, de mes qualités, de charges et offices que j’occupe d’attributions ou de ministères que j’exerce ?

4 - Quelle est mon attitude devant les séductions de notre société de consommation, insatiable de richesses, de bien être et des avancées techniques qui s’imposent à nos moyens d’action ?

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