François et Claire à l'écoute de la Parole

Les trois grandes Libérations

Cinquième jour

La CHASTETÉ

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-- Première méditation: La PROFESSION, SACRIFICE AGRÉABLE à DIEU
- Vie consacrée
- Les trois conseils évangéliques

Deuxième méditation: CHASTETÉ POUR LE ROYAUME DES CIEUX
- Le Christ, auteur de la virginité
- Le signe de la Vierge Mère
- Le conseil évangélique du célibat
- Le mystère de la virginité dans la vie de l’Église
- Fruits de la libération virginale

Actualisation:

- Cet ART FRANCISCAIN DE LIBÉRER LE CŒUR
- Garder son cœur
- Sœur Claire, épouse et vierge
- Chasteté et amitié
- Les exigences de la chasteté aujourd’hui

Interiorisation: “DONNE MOI SEIGNEUR, UN CŒUR PUR”

 

Première méditation

La Profession, Sacrifice agréable à Dieu
Lecture biblique : Romains 12, 1- 8

Vie consacrée

C’est la dénomination théologique qui a prévalu depuis Vatican II : “Le chrétien, à travers les vœux ou autres liens semblables, par lesquels il s’oblige à la pratique des conseil évangéliques, se donne totalement au service de Dieu... Déjà par le baptême, il meurt au péché pour se consacrer à Dieu. Cependant, pour recueillir de la grâce du baptême un fruit plus copieux, il cherche, par la profession des conseils évangéliques, à se libérer des empêchements qui pourraient le détourner de la ferveur de la charité et de la perfection du culte divin, et à se consacrer plus intimement à l’honneur de Dieu” (LG 44).

Dans l’ancienne loi, tout ce qui était en relation avec Yahvé, personnes et choses, lui était consacré. L’homme lui sacrifiait des offrandes de ses propres biens - veaux, agneaux, colombes, fruits des champs - en reconnaissance de son domaine universel. Il se sentait représenté auprès de Dieu par ces sacrifices. Les enfants premiers-nés, devaient être rachetés parce que Yahvé, également considérait qu’ils lui étaient réservés. Mais dés que le Christ, le consacré de Dieu, s’offrit à lui comme sacrifice unique et définitif, expiatoire et propitiatoire sur l’autel de la croix, Dieu ne se contente déjà plus de ce que nous pouvons lui offrir: c’est nous qu’il veut, il compte sur notre personne. Pour cela, Saint Paul voit en chaque chrétien un consacré, demeure de l’Ésprit, temple saint de Dieu. Cette conscience de sa consécration cultuelle doit maintenir le chrétien dans une disposition continuelle de conversion:

“Je vous exhorte donc, frères, par la miséricorde de Dieu, à offrir vos personnes en hostie vivante, sainte, agréable à Dieu : c’est là le culte spirituel que vous avez à rendre. Et ne vous modelez pas sur le monde présent, mais que le renouvellement de votre jugement vous transforme et vous fasse discerner quelle est la volonté de Dieu, ce qui est bon, ce qui lui plait, ce qui est parfait” (Rm 12,1s).

La sainteté de la vie chrétienne, dans ses différentes manifestations, est le sacrifice qui plait à Dieu. Il s’adresse à tous les chrétiens, pierres vivantes, prêtez-vous à l’édification d’un édifice spirituel, pour un sacerdoce saint, ne vous laissez pas gagner par les critères du monde, mais transformez-vous, changeant votre mentalité. Ainsi vous réussirez à discerner quelle est la volonté de Dieu, ce qui est bon, ce qui lui est agréable, ce qui est parfait (Rm 2, 1s).

C’est dans cette perspective sacrificielle et libératrice que la profession religieuse acquiert sa véritable valeur. L’environnement liturgique dans lequel elle se réalise, au moment de la présentation des offrandes à la messe, nous aide à pénétrer dans le contenu cultuel de toute notre vie. Ce qui compte, c’est la totalité du don, don définitif, pour toute la vie, comme l’exige notre réponse au dessein de Dieu.

Il y a lieu cependant d’être attentif à ce que l’offrande continue à être toujours “vive, sainte, agréable à Dieu”, sans retirer ni limiter ce qui a été offert une fois pour toutes, et que le Christ a uni à son sacrifice rédempteur.

La consécration ne serait pas totale si elle n’était pas illimitée dans l’intention initiale, dans la fidélité de chaque jour et pour toute la vie.

Les trois conseils évangéliques

On avait coutume de distinguer, dans l’évangile deux catégories de normes, les unes considérées comme préceptes, et les autres simples conseils, les préceptes, nécessaires au salut, et obligatoires, sous peine de péché, alors que les conseils se référaient à des obligations dont on pouvait se dispenser, réservées à ceux qui ne se contentaient pas d’être sauvés, mais qui voulaient parvenir à la sainteté. L’ambiguïté venait d’une interprétation rétrospective de la réponse donnée par Jésus au jeune homme riche, qui l’interrogeait sur ce qu’il fallait faire pour “parvenir à la vie éternelle”. Jésus lui avait répondu: “Si tu veux être parfait, défais-toi de tous tes biens...et suis-moi” (Mt 19, 16-22).

Jusque dans la traduction latine, base de l’interprétation ascétique traditionnelle, le mot perfectus (parfait) signifie une réalité complète, totalement achevée; et le même sens transparait dans l’original grec. La question du jeune laisse entendre qu’il reste encore quelque chose à faire, au delà des commandements. En effet, selon Marc et Luc, Jésus aurait dit : Il te manque encore une chose (Mc 10, 21; Lc 18, 22). En lisant le récit dans son contexte de vocation, la réponse de Jésus pourrait se traduire de cette manière: “Si tu veux réaliser complètement le dessein de Dieu à ton endroit...” C’est le moment de se souvenir de ce que nous disions au sujet de notre vocation évangélique: nous ne devons pas lire les évangiles avec des yeux de moraliste, ni à partir de notre propre perspective, intéressée et égocentrique, de salut ou de condamnation. Les préceptes évangéliques, aussi bien que les conseils sont nécessaires à la construction du règne de Dieu, en moi, comme dans le monde. Dans l’évangile, il n’y a rien de superflu.

Mais parmi les nombreux conseils évangéliques trois d’entre eux apparaissent en raison de leur importance, mais exigent un choix entièrement libre, de la part de ceux qui répondent à cet appel qui s’adresse à une minorité: celui de la virginité consacrée, de la pauvreté et de l’obéissance, don divin que l’Église a reçu de son Seigneur, et qu’avec sa grâce il conserve toujours” (LG 39, 42.43). Les trois ont peu à peu constitués l’objet fondamental de la consécration à Dieu. Le premier fut la chasteté consacrée ou virginité; ensuite la vie cénobitique, en s’organisant aboutit à l’obéissance, avec ses exigences de formation et d’organisation, enfin la pauvreté individuelle, comme élément de vie en commun. La promesse au moyen d’un vœu en public fut introduite plus tard, au XII me siècle. Ce fut cette forme de vie qui fut adoptée par les frères mineurs et par les sœurs pauvres, et qui plus tard se généralisa.

Bien que le vœu ne soit pas la condition essentielle de la profession, il donne à l’engagement son caractère sacré d’acte de culte, contribuant à renforcer l’alliance avec Dieu, qui s’exprime par la profession. Le vœu impose des obligations sous peine de péché, et l’autorité ecclésiastique peut en dispenser - alors que l’alliance crée un engagement de fidélité avec le Dieu fidèle, comme réponse à son dessein sur la personne. Avec l’alliance, vient la consécration, qui suppose un acte de don de soi, irréversible par nature, mais toujours volontaire puisqu’il s’agit d’un don fait par amour. Saint François écrit dans sa première règle:

“Et que tous les frères, où qu’ils soient se rappellent qu’ils se sont donnés et qu’ils ont abandonné leur corps au Seigneur Jésus Christ” (1R 16, 10).

Les trois vœux par lesquels nous nous engageons à suivre le Christ d’une manière totale, sont les moyens de notre consécration, et en même temps la garantie de notre liberté comme fils de Dieu. Comme nous allons le voir, chacun d’eux nous protège d’un ensemble d’obstacles qui limite la totalité de notre don: le vœu de chasteté consacrée nous aide à libérer radicalement notre potentiel affectif pour aimer Dieu et les hommes avec un cœur entier et libre; le vœu de pauvreté est l’acceptation sans réserve de la condition posée par Jésus à ceux qui veulent le suivre, afin de leur permettre d’être pleinement libres pour le Règne; le vœu d’obéissance nous introduit dans le mystère de l’obéissance redemptrice du Christ, et nous libère de nous mêmes, pour faire de notre vie un service gratuit de nos frères.

Tous les autres renoncements exigés par l’état de consécration, aussi bien que les autres vertus évangéliques, sont virtuellement contenus dans les trois grands engagements, ou en relation avec eux. Dans la réalité, cet appel à la perfection que le Seigneur nous adresse, dérive totalement et reçoit toute sa valeur du don premier de la charité, mobile et but d’une vie virginale, pauvre et obéissante.

François a vécu avec amour et fidélitéle le don qu’il avait fait lui-même à Dieu, par la profession des trois vœux, en présence du Pape Innocent III. L’indiscrétion, bien intenionnée du frère Léon, qui l’épiait sur le Mont- Alverne, durant l’une des nuits qui précédait la stigmatisation, nous a permis d’avoir connaissance du don, plénier que représentait cette triple offrande de lui-même. “Le Seigneur me demanda de lui offrir trois choses, et je lui répondis: “Mon Seigneur, je suis tout à toi, tu sais bien que je n’ai rien d’autre que la tunique et la corde et les braies, et ces trois choses aussi sont à toi : que puis-je donc offrir et donner à ta majesté ?” Alors Dieu m’a dit :”cherche dans ton sein et offre-moi ce que tu y trouveras” je cherchais et trouvais une boule d’or, et je l’offris à Dieu; et je fis ainsi trois fois, en réponse à ses demandes, Dieu me le commanda; puis je m’agenouillais trois fois, et je bénis et remerciais Dieu, qui m’avait donné quelque chose à lui offrir.

Et aussitôt il me fut donné de comprendre que ces trois offrandes signifiaient: la sainte obéissance, la trés haute pauvreté et la trés splendide chasteté, que Dieu par sa grâce, m’a donné d’observer si parfaitement que ma conscience ne me fait aucun reproche” (Considérations sur les stigmates,III).

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Deuxième Méditation

LA CHASTETÉ POUR LE RÈGNE DES CIEUX
Lecture biblique: 1 Corinthiens 7, 25-38

Parmi les engagements de la vie consacrée, Vatican II énumère en premier lieu celui de la chasteté, non parce qu’il est le plus important, mais pour avoir été la première forme de consécration qui apparut dans la communauté chrétienne. Dès l’ère apostolique apparait le témoignage de la virginité, parallelement à celui du martyre, comme exigence de la totale fidélité au Christ. Quand l’amour du Christ surpasse tout, la première chose à jaillir dans l’âme est l’appel au don total, qui libère le cœur pour cet unique amour.

Par la vie en chasteté nous offrons à Dieu un ensemble de biens personnels, de valeurs du corps et de l’esprit, qui appartiennent aux tendances sexuelles et affectives - non pour les annuler ou les réprimer, mais pour les élever en puissance et les mettre au service du Règne. Il est nécessaire de remonter au dessein de Dieu, pour trouver les racines profondes de l’idéal de renonciation libératrice proposée par Jésus à ceux qui reçoivent ce don. Ainsi se découvre sa vraie lumière, le sens de contribution salvifique et de signe, la beauté et la fécondité de la vie de célibataire, vu comme disponibilité pour l’amour. À cette même lumière il sera également plus facile d’orienter l’ascèse de la chasteté et la formation à cette vertu, prenant en compte les problèmes particuliers qui la concernent.

Le Christ auteur de la virginité

La virginité a son origine dans la chair sanctifiée du Verbe. Saint Ambroise écrit : “La patrie de la chasteté c’est le ciel. Là, il est citoyen; ici sur la terre, il est étranger...Ce fut du Ciel qu’est descendu cette forme de vie, qui ne commença à apparaître sur terre que lorsque Dieu s’abaissa à revêtir un corps terrestre. Alors il conçut une vierge et le Verbe s’est fait chair, pour que la chair se fasse Dieu(De la virginité, 2).

Le Dieu-Homme reçoit un corps virginal formé dans le sein d’une Mère Vierge, de la descendance d’un Adam pécheur, à travers toute une série de générations, dans lesquelles les exemples de fautes ne manquent pas, comme parait vouloir nous le laisser entendre expressément l’évangéliste Saint Matthieu. Le mystère du Verbe fait homme, avec le mystère de cette nouvelle incarnation qui est l’eucharistie, selon la vision de François (EX 1,16-18), était dans les premiers temps de l’Église la motivation la plus noble de la chasteté volontaire. Saint Ignace d’Antioche écrivait : “Celui qui se sent capable de se conserver continent en l’honneur de la chair du Christ demeure humble(Lettre à Polycarpe, 5,2).

Selon ce critère, toute renonciation orientée vers la continence parfaite acquiert une valeur de participation au salut avec le Rédempteur. Ainsi entendu, le mystère de la virginité n’est pas une fugue et pas davantage un privilège: c’est une grande promesse ! Suivre le Christ vierge, pour vivre avec lui, pour sauver, comme lui, et pour être, au milieu de la corruption dominante, signe de vigueur spirituelle - tel est le sens de la profession publique de chasteté.

Le signe de la Vierge Marie

Le Verbe de Dieu s’est introduit dans l’histoire humaine d’une manière tellement invraisemblable que, selon la foi de l’Église, il devait avoir la force d’un signe pour démontrer la réalité de l’Incarnation. Professer la foi en Jésus Christ , Fils de Dieu, ”né de la Vierge Marie” signifiait accepter la réalité divino-humaine du Sauveur.

L’humble jeune fille de Nazareth s’était ouverte à Dieu d’un amour total, et sa vie s’était épanouie spontanément en consacrant sa virginité : option inédite chez une jeune israélite. Pour cela, avant le message de l’ange, elle ne put s’empêcher de dire avec simplicité sa surprise: "Comment cela se peut-il, si je suis vierge ? La réponse de Gabriel réussit à la convaincre, sans lui dévoiler le mystère: À Dieu, rien n’est impossible. Et le miracle se réalise, œuvre de l’Esprit Saint.

Marie est la Vierge par excellence, dont la figure symbolique est vue par l’Église comme annoncée en Isaïe à travers cette mère symbolique du Dieu avec nous. La virginité de Marie n’est pas une simple renonciation au mariage: elle est la plénitude de la générosité dans l’amour et la promptitude pour tout le bien que Dieu voudrait réaliser en elle et par son intermédiaire. Elle était dotée de tout ce qu’il peut y avoir dans une femme de richesse affective, de disponibilité dans le don de soi, de sensibilité de délicatesse et d’attrait. Elle fut l’épouse trés tendre de Joseph, la mère très affectueuse et attentive de Jésus, très obligeante à l’égard de sa parente Élisabeth, providentielle aux noces de Cana...

Comme mère, Marie fut associée très douloureusement au sacrifice de la croix, et après la naissance de l’Église au jour de la Pentecôte. En conformité avec le symbole et le modèle de Marie, Mère de l’Église, elle devait être elle aussi, vierge et mère. Fréquemment Paul présente l’Église comme épouse du Christ, par elle purifiée et sanctifiée afin de lui apparaître glorieuse et éblouissante, sans tâche ni ride; une épouse qu’il a acquis au prix de son propre sang. La fécondité maternelle de l’Église se manifeste de manière particulière dans la floraison de la virginité consacrée, chez tant d’hommes et de femmes, qui, s’unissant au Christ avec un amour d’époux, donnant témoignage de la sainteté de l’Église et de l’efficacité de sa mission. Quelque chose de ce mystère est exprimé par François quand il salue Marie comme “la vierge faite Église” (SVM 1).

Le conseil évangélique du célibat

Jésus, prétend élever l’humanité à l’orbite divine, dépassant les traditionalismes religieux et moraux qui déforment le plan du Père. Il veut instaurer un nouveau culte de Dieu, en esprit et en vérité; et vise l’intériorité par rapport à la pureté de cœur et à la véritable rectitude morale. Il ne suffit pas de ne pas commettre l’adultère; qui regarde une femme pour la désirer a déjà commis l’adultère en son cœur (Mt 5, 27). Ce qui offense la droiture et la sainteté de Dieu n’est pas seulement un acte extérieur, mais déjà un désir désordonné. Dans l’intention de restituer aux préceptes divins leur véritable sens, comme cela fut dès le commencement (Mt 19, 8), il donne au mariage son caractère indissoluble, affirmant qu’il est nécessaire de mettre de côté la pratique du divorce par le moyen du libellé de répudiation, qui rend ainsi la femme sans défense face à l’égoïsme omnipotent du mari.

Précisément quand il affirmait de forme restrictive l’indissolubilité du mariage, surgit le moment opportun de présenter aux disciples le conseil de renonciation volontaire à l’union conjugale, et de rendre compte de la conclusion à laquelle ils étaient parvenus. Si la situation de l’homme par rapport à la femme en est ainsi, mieux vaut ne pas se marier. Jésus leur donne raison, même si son point de vue est différent du leur. Il en est qui renoncent à la vie conjugale faute d’une autre solution, mais aussi il en est d’autres qui le font pour le royaume du ciel. Cependant tous ne seront pas capables de cet héroïsme, mais seulement ceux à qui une telle grâce est concédée. Et le Maître conclut par une invitation solennelle: Qui se sent capable de le faire qu’il le fasse ! (Mt 19, 10-12).

La porte de la virginité était désormais ouverte dans l’histoire du salut. Le célibat, donnait désormais à une personne la possibilité de se consacrer à la construction du Règne, et seulement pour ce bien supérieur, qui est plus précieux et plus agréable à Dieu que le mariage. Cependant, comme il s’agit d’une situation exceptionnelle, elle suppose une vocation spéciale et l’aide particulière d’en haut: c’est un charisme, "don précieux de la grâce divine, concédé à quelques uns par le Père” (LG 42). Comme quelque autre don de l’Esprit, il est donné à quelques uns par le Père” (LG 42), "il est donné dans le Christ et pour le Christ, en vue l’édification de l’Église" (1Co 14, 12). Même si une personne se sent appelée, elle n’est pas obligée d’accepter l’invitation, en effet la virginité pour le Règne n’est pas obligatoire, elle n’est qu’un conseil; mais Dieu compte sur ces réponses libres pour que le Règne se revigore et grandisse, à commencer par celui qui a été appelé, et par le moyen de ceux qui ont été appelés comme lui. La virginité entre dans le cadre des renouveaux que le Sauveur propose à ses collaborateurs dans la mission que le Père lui a confié. Comme pour tout autre renoncement, la valeur ne se mesure pas en fonction de la privation d’un bien, dans le cas présent au mariage, mais en ce qu’il suppose de don de soi et de promptitude généreuse à offrir un amour préférentiel.

Le mystère de la virginité dans la vie religieuse

La fleur de la virginité plonge ses racines dans cet appel divin pour un climat de pureté externe et interne, imprimé par Jésus dans la communauté des croyants. Elle ne tarda pas à s’exprimer par: l’œuvre de l’Esprit de sainteté (Ro 1, 4), en une exigence de rupture totale avec les coutumes dépravées du monde païen, et de rectitude dans la conduite des fidèles, abandonnant les vieilles coutumes et manières ancienne de vivre, fruits de désirs corrompus et trompeurs (Ep 4,22). Dans la pensée de Saint Paul, le chrétien est comme une personne consacrée, qui doit agir avec honnêteté au vu de tous, sans consentir aux passions charnelles (Ro 13, 13; Ga 5, 16; Ep 4, 8-14). Parce que Dieu ne nous a pas appelés à vivre dans l’impureté, mais dans la sainteté (Th 4, 7).

Le fait que les apôtres aient présenté cet idéal de pureté comme témoignage prophétique, aux fidèles de la communauté de Corinthe est significatif, elle était de loin la cité la plus corrompue du monde romain, centre cosmopolite de commerce entre l’orient et l’occident. Les considérations sur lesquelles ils s’appuient sont profondes: a) Notre corps appartient au Seigneur ressuscité et glorieux; b) Nous sommes membres du Christ, et le chrétien fornicateur fait d’un membre du Christ, le membre d’une prostituée; c) L’impureté représente un avilissement de la personne; d) Nous sommes les temples de l’Esprit Saint, et l’impureté profane ce temple; vous ne vous appartenez plus à vous mêmes: Vous avez été achetés à un prix élevé. Glorifiez donc Dieu par votre corps ( 1 Co, 13 16-20).

Ensuite, Paul continue son discours en abordant la sainteté du mariage chrétien: Il y a une chasteté conjugale qui, au lieu d’interdire, renforce les relations intimes entre mari et femme, et leur permet de se donner ensemble et d’une manière plus intense à la prière (1Co, 7 1-6).

Mais le meilleur parti, c’est la virginité. Paul affirme son charisme personnel et la satisfaction pour Dieu de le lui avoir concédé: Je voudrais que tout le monde fût comme moi; mais chacun reçoit de Dieu son don particulier, l’un celui-ci, l’autre celui-là. Je dis toutefois aux célibataires et aux veuves qu’il leur est bon de demeurer comme moi. Mais s’ils ne peuvent se contenir, qu’ils se marient: mieux vaut se marier que de brûler (1Co,7- 7s).

Il termine en formulant son “conseil”, destiné à inventer dans les communautés l’état de virginité consacrée, sur lequel il n’ y a aucun précepte du Seigneur. Afin de rendre plus évidents les avantages de ce choix, qui doit être pleinement libre - ce n’est pas un péché pour une personne de se marier; elle ne pêche pas la jeune fille qui accepte de se marier -, et il établit une comparaison avec le mariage, ce grand sacrement qui évoque l’union du Christ avec l’ Église (Ep 5,32). Le premier avantage c’est la libération des préoccupations matérielles en ce monde, où nous sommes de passage; la seconde est une meilleure disponibilité pour servir le Seigneur avec un cœur qui ne se trouve pas divisé, sans rien pour empêcher son union intime avec Dieu. En effet le chrétien marié, qu’il soit homme ou femme, a un cœur comme divisé, entre l’amour dû au conjoint et à ses enfants, et l’amour du Christ (1Co 7,25-38).

Ceci étant, l’effet le plus important de l’état de virginité est la libération du potentiel affectif, conséquence immédiate du fondement évangélique : pour le règne des cieux (Mt 19, 12). Dieu qui est amour nous créa à son image et ressemblance, il nous a dotés d’un cœur humain d’une capacité infinie d’aimer. Tout dépend de l’usage que nous faisons de ce trésor. C’est un potentiel qui, libéré et fondu dans l’amour du Christ, ne se consume pas avec les années, ni ne s’amoindrit en s’étendant à de nouveaux êtres; Il peut croître toujours en extension et intensité.

La virginité n’est pas un pur célibat sans plénitude de don de soi, elle est “signe spécial des biens célestes” (PO 12), en effet il nous fait anticiper la condition de fils de la résurrection (Lc 20,35) et nous aide à avoir une attitude sereine devant le caractère transitoire de la condition temporelle de l’Église (1Co 7,29-31). Il est garantie de sanctification et de fécondité apostolique. Finalement, il est offrande sacrée de contenu analogue à celui du martyre, comme la considèrent les saints Pères.

Fruits de la libération virginale

Nombreux sont les bienfaits qui découlent de la consécration à la chasteté, aussi bien pour les personnes qui l’embrassent, que pour ceux qui vivent autour d’elles, comme pour toute l’Église. Arrêtons nous aux plus importants:

a) La charité sanctifiante. Le sanctoral de l’Église nous présente une pléiade innombrable d’hommes et de femmes qui reçurent de la consécration virginale le dynamisme spirituel qui les poussa à l’exercice héroïque des vertus évangéliques et pour beaucoup d’entre eux jusqu’au témoignage du martyre.

b) Amour à l’œuvre. Le célibat, compris comme possibilité de se donner totalement au Christ et aux hommes, permet au sacerdoce catholique d’être disponible pour aller où son ministère le réclame. Dans le sacerdoce religieux cette disponibilité se voit renforcée par la totalité de sa consécration, qui anime aussi le frère qui n’a pas reçu cette consécration à se dépenser allégrement au bénéfice de sa communauté et du peuple de Dieu. La force du témoignage de la virginité féminine en faveur de la foi chrétienne est reconnue unanimement à travers cet apostolat multiforme de la charité. Auprès du berceau d’un nouveau-né, au milieu d’enfants abandonnés ou qui manquent d’éducateurs, auprès de la jeunesse si souvent désorientée, au chevet des infirmes, des vieillards, des prisonniers, des malheureux, apparaissent souvent des mains virginales au service du Christ Rédempteur dans ses membres souffrants... “les plus petits”! À tous ceux-là, il faut ajouter ces missionnaires qui mettent leur vie chaste au service de l’Évangile, libres qu’ils sont de porter l’amour dans tous les pays du monde.

d) Intercession. La pureté d’esprit et de cœur crée une disposition naturelle pour recevoir la lumière de Dieu dans l’oraison et pour accueillir avec docilité la parole de Dieu, et encore saisir les nécessités de l’Église et du monde. Dans cette ambiance surgit spontanément le devoir d’adresser à Dieu des demandes, des prières, des supplications, des actions de grâce pour tous les hommes, pour les rois et tous les dépositaires de l’autorité, afin que nous puissions mener une vie calme et paisible en toute piété et dignité... c’est une occupation belle et noble... Ainsi donc que les hommes prient en tout lieu, élevant vers le ciel des mains pieuses, sans colère ni dispute (1Tm 2,1-8).

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Actualisation

CET ART FRANCISCAIN DE LIBÉRER LE CŒUR

Aujourd’hui, comme au temps de Saint Paul, le probléme de la fidélité à la consécration de la chasteté ne se concentre pas tellement sur la lutte contre les dangers interieurs ou exterieurs de la sensualité, mais sur la libération
du cœur par un amour sans partage.

Garder son cœur

L’engagement évangélique de “vivre en chasteté” doit se situer dans un climat général de pureté du cœur et de l’esprit, ce qui est fondamental dans la pédagogie de François. C’est le fruit immédiat du dynamisme libérateur qui nous élève au dessus de tout, autant que pourrait retenir le vol de l’esprit. Ainsi l”explique-t-il dans sa sixième béatitude:

“Heureux les cœurs purs , car ils verront Dieu. Ils ont vraiment le cœur pur, ceux qui méprisent les choses terrestres, cherchent les choses célestes et ne cessent jamais d’adorer et de voir, avec un cœur et un esprit purs, le seigneur vivant et vrai (Adm 16).

La pureté de cœur voit Dieu”, disait le frère Gilles. Est pur de cœur celui qui réussit à dépasser les exigences de son moi - ambition, plaisir, affectivité égoiste - et se sent libre pour se donner à Dieu et aux autres. François n’énumère pas la chasteté dans la “Salutation des vertus”. De fait en rigueur théologique, basée sur la Bible, la chasteté est plus qu’une vertu, la chasteté est une disposition préliminaire pour la charité et bien d’autres vertus, dès là que l’objectif est “servir, aimer, honorer et adorer le Seigneur Dieu d’un cœur pur et d’un esprit pur, ce qu’il demande par dessus tout” (1R 22,26). L’exigence franciscaine de la chasteté oriente vers la charité. C’est elle qui inspire ce choix d’une vocation virginale, et permet de dominer les situations difficiles. “La sainte charité triomphe de toutes les tentations du démon, et de la chair et de toutes les craintes humaines" (SV 13). Arrivait-il à un frère d’être tenté, François “perspicace connaisseur des tentations” (1C 117), s’efforçait de l’introduire dans l’atmosphère du pur amour, confiant et sans égocentrisme (cf. 2C 118. 124; LP 55). Lui même fut aussi victime de tentations de la sensualité, bien que personne n’ait pu douter de sa pureté sans tache. Il utilisait ce genre de tentations comme une réplique, quand il se voyait vénéré par ceux qui l’entouraient.

Les sources biographiques lui attribuaient certains antidotes, dont il se serait servi contre les assauts de certaines tentations plus fortes; mais dont on vient à bout, plus que d’épisodes réels, il ne s’agit que de simples recettes
racontées par les biographes.

Ce que le fondateur n’ignore pas ce sont les dangers concrets pour vivre en chasteté, surtout dans une fraternité insérée dans un contexte normal de communauté humaine. Pour cette raison, il veut que les frères vivent, non seulement loin d’une possible infidélité, mais de tout ce qui peut encourager des attitudes équivoques dans les relations avec les femmes. Et il ajoute : “Soyons trés vigilants avec nous mêmes, et conservons purs tous nos sens...”(1R 12, 1-6).

Sœur Claire, épouse et vierge

François voit, en toute âme fidèle une relation conjugale avec le Christ, en effet il écrit au sujet des frères : “Nous sommes époux quand par l’Esprit Saint l’âme fidèle est unie à Jésus Christ. Nous sommes vraiment frères quand nous faisons la volonté de son Père qui est dans le ciel; mères quand quand nous le portons en notre cœur et dans notre corps, par amour et avec une conscience pure et sincère, et quand nous l’enfantons par de saintes œuvres qui doivent luire en exemple pour les autres (2 LFid 48-56).

Mais celles en qui, plus profondément, il vénère le mystère de l’amour chaste et fécond, c’est la sœur Claire et toutes les sœurs pauvres. En elles il voit se continuer la maternité virginale de Marie, “fille et servante du Roi Très Haut, le Père céleste, Mère de notre très saint Seigneur Jésus Christ, épouse de l’Esprit Saint (OP 1, ps.1, Antienne). Elles aussi, par vocation se firent filles et servantes du très haut et souverain Roi, le Père céleste, et devinrent épouses de l’Esprit Saint” (RCL, 1).

La conscience d’épouse pénétra à fond le cœur de Claire, comme cela ressort de ses lettres à Agnès de Prague, précisément dans l’expression du binôme virginité-maternité: “épouse et mère du Fils du Père très Haut...” (1LCL 12.24;3LCL 1; 4LCL 17). Quand elle lui parle du Christ affleure en elle toute la tendresse de son amour d’épouse:

“Tu t’es donnée à l’époux du plus noble lignage....en l’aimant tu seras chaste; en l’étreignant tu seras plus pure; en l’accueillant tu seras vierge. Il n’y a pas de plus grand pouvoir que le sien, ni de générosité plus grande, ni de beauté plus séduisante, ni d’amour plus tendre, ni maintien plus élégant. Soyez-lui unie dans une grande étreinte...” (1LCL, 7-9). “Aime sans réserves celui qui s’est livré totalement pour ton amour...” (3LCL, 15s).

La simple présence des frères mineurs commençait à réveiller un désir général de vie plus pure (1C 37). Jacques de Vitry peut témoigner de ce même constat et affirmer que là où ils arrivent, “ils purifient l’ambiance pestilentielle des vices et éveillient en beaucoup, le désir de la chasteté” (Hist.Ocident II,c, 32). Mais le centre de cette irradiation virginale, la plus intense fut Saint-Damien. Là la vie chaste ne se limitait pas à se donner au divin époux: c’était une invitation silencieuse à une vie chrétienne plus authentique. À toutes les sœurs, la “petite plante” de Saint François servait d’exemple, “vierge de corps, très pur était son esprit” (1C 37). Thomas de Celano fait état de ce parfum qui en émanait; cela en 1228, quand écrivait le biographe du fondateur:

“Le lys de la virginité et de la chasteté épanche sur elles toutes son merveilleux parfum, de sorte qu’oublieuses de toutes leurs préoccupations terrestres, elles se passionnent pour la méditation des seuls mystères du ciel; ce parfum dégage dans leurs cœurs un si puissant amour pour leur éternel époux, que cette divine passion, dans son intransigeance, ne tolère plus aucune attache à leur vie d’autrefois (1C 19).

Cet arôme ne tarda pas à se répandre à l’extérieur. L’idéal évangélique de la pauvreté se propagea alors de tous côtés; il pénétra au sein des familles, escalada les remparts des châteaux de la noblesse, et enivra les princesses de toutes les cours d’Europe, écrit l’auteur de la Légende de Sainte Claire : “Le culte de la chasteté s’est développé au milieu du monde, et selon le chemin tracé par Claire la toute saine, cet état virginal acquit de nouveau un trés grand intérêt aux yeux de tous “.

Chasteté et amitié

Nous avons déjà vu le rôle qu’exerce la fraternité évangélique, comme facteur d’union, et comment il libère le cœur des “appropriations affectives”, désignées parfois sous le nom ”d’amitiés particulières”. La chasteté consacrée, loin de réduire la capacité d’aimer, pousse à mettre en commun toute l’intensité de l’affection”(1C 39), créant des relations d’authentique amitié. Et l’amitié n’est authentique que lorsque l’amour pour le frère ou pour l’ami est désintéressé et réussit à éliminer toute tendance possessive, ce qui est la caractéristique de toute affection purement humaine, pour vivre la compénétration des cœurs comme don de soi à l’autre.

Celui qui a rencontré un ami fidèle a découvert un trésor (Si 6,14). L’amitié est la rencontre de deux existences humaines semblables et complémentaires, elle va bien au delà de la pure sympathie et de l’intérêt personnel. Amitié et enthousiasmes partagés, idéaux semblables, affections réciproques préjugent d’une collaboration agréable pour le bien, soutien réciproque dans le progrés spirituel, et courage dans les situations difficiles. Jésus lui-même donna l’exemple, nourissant de sincères relations d’amitié avec les apôtres, avec Nicodème, avec la famille de Béthanie, avec Marie-Madeleine. Jean l’évangéliste s’estimait le préféré du Maître. Mais le Maître dans un moment de plus grande intimité, leur dit à tous: “Je ne vous appelle plus serviteurs...je vous appelle mes amis, car tout ce que j’ai appris de mon Père, je vous l’ai fait connaître (Jn 5,15).

Quelqu’un a écrit que l’amitié entre un homme et une femme ou bien est plus qu’une amitié ou ne réussit pas à être amitié. Mais l’hagiographie chrétienne nous offre de beaux exemples du contraire: entre une sainte et un saint, il y a de beaux exemples de communion d’idéaux, de sentiments, et de très enrichissantes réalisations affectives, qui dépassent la simple collaboration extérieure et peut se passer par ailleurs du plan purement sensible.

Une tradition ascétique, de visage monacal, avait créé une certaine réserve mysogine, qui se poursuivait encore du temps de Saint François, et qui transparaissait en certaines attitudes attribuées au saint dans la seconde vie de Celano. Il était imbu, c’est vrai, de ce respect galant et chevaleresque dont était entourée la femme dans la bonne société de l’époque. Aprés sa conversion, ce sera la fidélité au Christ qui le poussera à être courtois et délicat avec quelques unes d’entre elles, d’autant que dans ce regard de foi, chacune et quelqu’elle soit, est propriété de l’époux divin; mettre en elle sa complaisance serait donc une appropriation criminelle, une perfidie (cf.2C 113s).

François confessera à un compagnon, qu’il ne reconnaissait de vue que deux femmes (2C,112). On pense que ces deux visages sont ceux de sœur Claire et de cette dame romaine: Jacqueline de Settesoli...

L’amitié avec cette dame romaine, qu’il avait l’habitude d’appeler Frère Jacqueline, en raison de la façon toute naturelle avec laquelle elle était en relation avec les frères, datait de 1212, quand elle avait donné l’hospitalité au saint, dans sa propre maison. Elle l’avait régalé avec une tarte à la frangipane dont elle avait le secret. À ce moment elle avait à peine 22 ans, mais le saint avait apprécié la manière dont elle l’avait accueilli. Et peu de jours avant de mourir, il lui envoya un message la priant de venir le voir pour la dernière fois. Notre frère Jacqueline ne se préoccupait guère de l’interdiction faite aux femmes d’entrer en ce lieu. (3 C 37; LP 8)

De l’amitié sereine et manifeste entre François et Claire, les références ne manquent pas, elles sont significatives. Mais commençons par écarter certaines idylles antérieures à la conversion, qui n’ont jamais existées que dans l’imaginaire des cinéastes et romanciers. Claire avait 17 ans, quand François, converti 7 ans plus tôt, la captiva par l’ardeur de sa prédication, il l’avait enflammé pour l’amour du Christ crucifié, à travers quelques rencontres furtives, ignorées de tous. Claire était accompagnée de son amie Bona de Guelfuccio, et François par le frère Philippe, dont Celano dit que ‘le Seigneur lui avait purifié les lèvres avec le feu de la chasteté” (1C 25). Ainsi à travers des rencontres toutes pénétrées de pureté, leur communion de pensée et d’esprit finit par être complète.

L’amour de Claire pour François va se poursuivre sur le plan d’une adhésion filiale, soumise et ardente, toujours spirituelle, mais sans cesser d’être authentiquement humaine. Une fois François canonisé, elle allait s’abandonner à cet amour avec une intensité plus grande encore, se transformant en dévotion et inébranlable fidélité. D’autre part, l’amour de François pour Claire, sans cesser d’être un amour de Père reflétait un emerveillement légitime pour la fraicheur et la tenacité qui s’étaient enracinées dans le cœur de sa “petite plante”, et sa manière de suivre ainsi le Christ dans une pauvreté radicale. Il se sentait soutenu par elle dans leur commune aventure évangélique.

Dans les débuts, le fondateur allait fréquemment visiter Claire et ses sœurs; mais avec le temps il espaça les visites, peut-être pour le bon exemple. Mais il expliquait à ses compagnons: “Ne croyez pas que je ne les aime pas de tout mon cœur. Si c’était une faute de prendre soin d’elles, j’en aurais commis une plus grande en les unissant au Christ” (2C 205). Dans la dernière phase de sa vie, exténué par la maladie, et les nécessités de son corps stigmatisé, il accepta l’hospitalité et la sollicitude de Claire, en allant demeurer dans une cellule qu’elle demanda qu’on lui prépare, a côté de Saint Damien.

Une véritable amitié, non seulement n’est pas un obstacle à la pleine fidélité virginale, mais elle l’enrichit. Bien évidemment, il appartient à chacun de savoir si certaines relations affectives contribuent ou non à développer, ou à aliéner sa liberté. Dans ces dernières décennies nous avons assisté à une singulière évolution dans les relations des prêtres et des religieux avec les femmes et spécialement avec les religieuses. On est obligé de reconnaître qu’une ascèse d’inhibition, appliquée dans les séminaires et noviciats avait privé de naturel et de simplicité les relations sociales des personnes consacrées. Gêne qui était amplement compensée par l’ascendant spirituel et apostolique que cela provoquait à l’égard d’une personne consacrée, considérée comme différente.

Une plus grande spontanéité dans les relations, laissant de côté les attitudes maniérées et affectées peuvent aider à cultiver une chasteté plus vigoureuse et un comportement affectif sans complexe. Mais sans jamais oublier que l’être humain est toujours le même, et seuls les cœurs purs, pleinement et allègrement libérés, seront capables de cultiver des amitiés enrichissantes, lorsqu’est en jeu la consécration en chasteté.

Les exigences de la chasteté aujourd’hui

Il est opportun de se demander s’il y a une place pour l’idéal de la virginité dans notre monde, qui semble avoir réduit l’amour à des plaisirs uniquement sexuels, dans une ambiance saturée d’érotisme. L’appel divin à une vie chaste pourra-t-il trouver une réponse positive dans une jeunesse avide d’exprimer prématurément ce que la vie offre de jouissance sensuelle ? La force prophétique des idéaux chrétiens est dans le contraste, dans la capacité d’être sel de la terre et lumière du monde, lumière destinée à permettre d’avancer au milieu des ténèbres. Comme nous l’avons déjà vu, Saint Paul choisit, comme terrain approprié pour la première expérience de chasteté volontaire, la communauté chrétienne la plus vigoureuse, celle d’Éphèse qui avait surgie dans l’ambiance la plus corrompue du monde ancien. Là où était urgent le témoignage des fils de la lumière (Ep 5, 8).

Le don de la virginité a la garantie d’une aide divine, et celle-ci est concédée en proportion avec les difficultés à surmonter. Aujourd’hui il serait, plus que jamais téméraire de se risquer à un engagement dans le célibat, sans se sentir expressement appelé à cette condition exceptionnelle de vie, et sans le rempart d’une décision consciente et libre, accompagnée des renoncements qu’elle comporte, mais aussi revigorée par une vie de foi, d’oraison et d’alimentation sacramentelle.

Même ainsi, une grande vigilance est nécessaire et une lutte ascétique. Nous devons garder présent que la continence affecte “les tendances les plus profondes de la nature humaine” (PC 12). Il est donc requis un usage contrôlé et sain des sollicitations extérieures, par une attitude sincère et spontanée, afin que notre monde extérieur ne soit pas saturé d’images et sensations qui l’embarrassent et l’énervent. Mais il y a lieu d’être particulièrement attentif à la maturité affective, ce qui suppose qu’elle se soit fixée sur l’AMOUR qui ne trompe pas, et qu’elle sache relativiser et lui
subordonner toutes ses affections.

Un climat intérieur peu clair et net ou une condescendance évidente peuvent entraîner au bord de la déroute; c'est alors que sonne l'alarme et il faut recourir au coup de frein de la répression avec toutes ses répercussions négatives qui nuisent à la santé spirituelle et même à l'équilibre psychique.

La répression tardive des tendances va de pair avec le sentiment de frustration affective qui se révèle dans la solitude du coeur, dans la lassitude de vivre, dans certaines compensations nocives et parfois dans une aversion morbide pour tout ce qui est démonstration affective.

L'amour purement humain, tend, par nature, à la possession de l'objet aimé, de la personne aimée, but normal dans l'amour conjugal. Mais celui qui s'est consacré à la chasteté doit s'efforcer de faire évoluer sa richesse affective de la possession à l'oblation, c'est à dire au don. Le coeur libéré ne tend pas à mendier de l'affection mais il cherche la façon d'en donner, de rendre les autres heureux. Ainsi l'amour humain s'élève au plan de la charité évangélique, il se livre et devient don de soi, d'autant plus précieux qu'il est moins entaché de propre complaisance.

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Intériorisation

“Donne-moi, Seigneur, un cœur pur”(Ecclésiastique 51, 12)

On a pu présenter parfois la chasteté comme une “vertu angélique”, mais j’avoue que cette expression ne me plait guère! Chez les anges la pureté n’est pas une vertu. Dans les jours heureux où je me suis donné à toi, Seigneur, j’aurais aimé me sentir un ange, libre dans ma condition humaine. Cependant une fois passée cette ferveur initiale, je me suis senti comme avant, avec les mêmes appels du cœur, des sens, de mon imagination, de mes tendances intimes...avec toutes ces facultés dont toi le Créateur tu as doté la personne humaine en vue de son destin terrestre.

Cependant, la foi me rappelait les exigences du don que je venais de faire et la garantie de l’aide de la grâce divine, pour être fidèle à l’Amour.

À certains saints, d’après ce qu’on peut lire, tu aurais concédé le privilège d’être confirmés en grâce pour avoir été fidèles à l’Amour.

Un fait trés édifiant, sans aucun doute. Mais pour moi ce que nous dit Saint Paul m’édifie plus encore: Qui me libèrera de ce corps qui me conduit à la mort ? (Rm,24). Ou encore Saint François luttant contre la tentation et reconnaissant avec une certaine candeur: “Ainsi, je peux avoir encore des fils et des filles” (LP 10). Ou encore Saint Dominique de Gusmão, en confession publique faite avant sa mort, s’accusant devant les frères que lorsqu’il s’entretenait avec les femmes, il sympathisait davantage avec celles qui étaient jeunes et jolies, qu’avec les autres (Procés de canonisation).

Je sais par expérience que la victoire est difficile. Mais je sais aussi par la foi que je ne suis pas seul dans la lutte et que les victoires, emportées avec l’aide de Dieu, dans cette bataille comme dans les autres batailles, a pour toi plus de valeur qu’une paix inerte.

Dans notre monde actuel, le prix de la victoire est peut-être plus élevé que dans le passé, compte tenu de ce culte de la sexualité devenu exhibition et négoce...Je pense au pacte que Job fit avec ses yeux (31,1); mais une chasteté des yeux fermés, craintifs et intraitables me donnent l’dée d’une fugue, avec le discrédit de sa propre option pour une vie virginale.

À quelles exigences n’y aurait-il pas lieu de me soumettre aujourd’ hui, pour vivre en chasteté ?

J’ai connu des prêtres, religieux, religieuses capables d’agir naturellement et librement dans ce monde érotique, sans aucune difficulté ni inhibition, sans complexes, ni astreintes , parce qu’ils comptent davantage sur la richesse du message dont ils sont porteurs que sur le risque de contamination.

La plénitude intérieure, propre à celui qui a choisi l’amour indivis et fécond, leur donne une assurance, et permet, à ceux qui s’approchent d’eux, de capter ce halo d’aristocratie morale qui diffuse la pureté autour de soi.

Quand on vit dans un climat de foi, de prière, de présence eucharistique, de charité active et de renoncement aux satisfactions égoïstes, même sous d’autres aspects la chasteté est assurée.

Mais quand manquent ces présupposés et domine la langueur spirituelle, il sera difficile de faire face aux dangers et de ne pas se laisser emporter par eux....

Fais, Seigneur, que je sente tous les jours mon cœur entièrement libre pour toi et tous ceux qui ont besoin de moi.

Fais que toute ma vie, mes paroles, mon attitude, ma sérénité, soient un réflexe de la pureté de mon esprit et de mon cœur, d’un amour ouvert, confiant et gratuit.

Concède-moi Seigneur que mon regard puisse se poser sur quiconque , comme lieu de ta présence sur notre inquiétude de jeune riche, sur la légereté de la Samaritaine, sur l’humiliation de la femme adultère, sous le repentir de Pierre, sur l’affection agitée de Marie-Madeleine...

Marie, Vierge et Mère, créée pure et sans tache, qui continue d’illuminer lumière et sainteté sur le monde, sur ce pauvre monde qui va jusqu’à ridiculiser la continence virginale, à toi je confie ma fidélité à l’Amour. Et avec Saint François je célèbre la merveilleuse plénitude de ta grâce:

“Salut, Dame Reine Sainte
sainte mère de Dieu, Marie,
qui es vierge faite église
et choisie par le Père très Saint du ciel,
toi qu’il consacra avec son très Saint Fils bien-aimé
et l’Esprit-Saint Paraclet,
toi en qui furent et sont
toute plénitude de grâce et tout bien.
Salut, Toi son palais;
Salut, Toi son tabernacle;
Salut, Toi sa maison.
Salut, Toi son vêtement;
Salut, Toi sa servante;
Salut, Toi sa Mère,
et vous toutes saintes vertus,
qui par la grâce et l’illumination de l’Esprit-Saint,
êtes répandues dans le cœur des fidèles,
pour faire d’infidèles des fidèles envers Dieu !

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ÉPILOGUE DE RÉVISION DE VIE

1 - Me suis-je habitué à regarder les trois vœux religieux comme les trois grandes libérations, ou bien en suis-je encore à les considérer comme des restrictions et des limitations répressives ?

2 - Est-ce que je vis la chasteté consacrée comme une plénitude d’amour d’un cœur entier, totalement donné au Christ et aux frères ?

3 - Est-ce que je garde ma fidélité au Seigneur avec une ascèse positive, cultivant la maturité affective, sans mendier la tendresse, mais en distribuant l’amitié ?

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