![]() |
François
et Claire à l'écoute de la Parole Troisième jour Mon Dieu et mon Tout |
~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~
1 - LE PRÉCEPTE de lAMOUR SUPRÊME -
Lamour, raison et terme de la vie humaine 2 -
LORAISON, Rencontre dAmour avec Dieu : |
1 - LE PRÉCEPTE de lAMOUR SUPRÊME
Première méditation : Le Précepte de lAmour suprême
Lecture biblique :1 Corinthiens 13, 1-13)
LAmour, raison et but de la vie humaine
Un docteur de la Loi demanda à Jésus: Quel est le commandement le plus important ? Dans sa réponse Jésus sest limité à lui citer une parole du Deutéronome:
Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cur, de toute ton âme et de tout ton esprit voilà le plus grand commandement, voilà le plus grand et le premier commandement. Et il ajouta: Le second lui est semblable : Tu aimeras ton prochain comme toi-même.
À ces deux commandements se rattachent toute la Loi ainsi que les Prophètes (Mt 22, 35-40). Lexpression la loi et les prophètes désignait pour les Hébreux toute lÉcriture Sainte. Jésus voulait dire, par là que tout ce que Dieu a ordonné, tout ce quil a révélé, tout ce qui avait déjà été réalisé et tout ce qui était en train de lêtre dans lhistoire du salut, tout se réduit à lamour dans sa double dimension: aimer Dieu, aimer le prochain.
Il ne peut en être autrement, puisque Dieu est amour, celui qui demeure dans lamour demeure en Dieu, et Dieu en lui (1Jn, 16). Dieu crée par amour. Appeler à lexistence est un choix de lamour. Cest lamour qui communique lêtre, la vie et lunité à tout lensemble des êtres. Cest Dieu en personne qui se donne par amour. Lamour de Dieu - écrit Saint Bonaventure - est la cause efficiente, proche et immédiate de tout bien créé (Sent.32, 1.1-4). Et frère Gilles le dit dans lune de ses deux maximes: Dieu a créé lhomme dans un geste de bonté, de grâce et damour. Dès lors lhomme devrait être naturellement plein de bonté (Dits, 31).
Selon les desseins de Dieu, lamour est la force qui élève les êtres au sommet de lunion avec lui. À lhomme, comme centre et couronne de la création, revient de traduire en hommage libre et conscient la réponse de toute la création. Pour le bien ou pour le mal, cest lamour qui gouverne lexistence humaine.... En quelque lieu que jaille, cest lamour qui me porte (Saint Augustin, Confessions XII,9). Dune manière ou dune autre, limpulsion affective est présente dans toute lactivité humaine. De cela résulte le bonheur ou le malheur de lhomme, le succès ou léchec de la vie.
En enrichissant lhomme du don de la liberté , le Créateur lui a ouvert la porte de lamour volontaire, qui lunit à lAmour éternel; cependant, sans lui fermer les portes de légoïsme, de la convoitise, de la sensualité, de la haine qui le séparent de son centre. Notre destin éternel dépend de la place que nous faisons au grand précepte de lamour, dans notre vie terrestre.
Mais lamour de Dieu pour lhomme dépasse de beaucoup le don de la création et celui de lavenir éternel. En ceci sest manifesté lamour de Dieu pour chacun de nous: Dieu a envoyé son Fils unique dans le monde afin que nous vivions par Lui (1 Jn 4, 9). En son Fils et par Lui, notre capacité daimer acquiert une dimension divine, surtout à partir du moment où lAmour incréé a établi en nous sa demeure: Lamour de Dieu a été répandu dans nos curs par le Saint Esprit qui nous fut donné (Rm 5, 5). Le plus grand précepte devient pour le chrétien le plus grand des dons gratuits de Dieu.
Cet amour trés différent des simples impulsions naturelles - éros - recevra, par la suite le nom de charité, en usage dans la communauté chrétienne : agapé. Saint Paul la célebra comme le charisme essentiel, sans lequel aucun autre na de valeur. Le texte est bien connu. La charité est également la première des trois vertus appelées théologales, par le fait que dune manière ou dune autre elles nous unissent à Dieu : la foi illumine et guide notre pérégrination terrestre; lespérance nous soutient avec la perspective des biens futurs; mais quand la foi se transformera en vision et lespérance en possession de Dieu, ces deux vertus cesseront dexister, comme telles; à ce moment, seule demeurera pour toujours, la charité (1Co 13,15 - 18).
Le ciel, en effet, est le royaume de lamour, lexpérience éternelle de lamour, comme lenfer est une éternité sans amour. La charité est lunique réalité qui démarquera les fils du Royaume éternel des fils de perdition (Saint Augustin, De Trinitate, 15,18).
La filiation adoptive, mystère damour
La grande révélation de Jésus est que Dieu est Père, un Père qui nous aime, non seulement parce que nous sommes l uvre de ses mains (Ps 138, 8), mais surtout parce quil nous a destinés à une communion de vie et damour avec lui et plus encore en nous permettant de faire partie de la famille divine, en nous adoptant comme fils, dans le Christ. Un mystère où intervient dune manière ineffable lamour des trois Personnes. Comme dans lIncarnation, cest lEsprit Saint qui réalise et atteste cette nouvelle création. En effet, "ceux-là sont Fils de Dieu qui sont conduits par lEsprit de Dieu; vous navez pas reçu un esprit qui vous rende esclave et vous ramène à la peur, mais un Esprit qui fait de vous des fils adoptifs et par lequel nous crions: Abba, Père. Cet Esprit lui-même atteste à notre esprit que nous sommes enfants de Dieu. Enfants, et donc héritiers de Dieu, cohéritiers du Christ...(Rm 8, 14-16).
Dans la langue parlée par Jésus, laraméen, abba était le mot balbutié par les enfants pour sadresser à leur père, ce fut le terme utilisé par Jésus dans les transes les plus douloureuses au jardin de lagonie (Mc 14, 36). Paul, bien quil neut pas entendu personnellement le Maître, semble avoir aimé reprendre cette expression de lamour filial, comme sil le déduisait du contexte dans lequel il le présente, il le reprendra encore à deux reprises (Rm 8, 15; Gl 4, 6). Privilège incomparable, de pouvoir nous adresser au Dieu de majesté avec la même expression que Jésus, avec comme lui, une confiance denfant...!
Avec le Christ, cest une nouvelle étape qui souvre, celle de la liberté des enfants de Dieu. (Ga 4, 1-7) Lesclave agit par peur ou par intérêt; le fils a surtout la préoccupation dêtre agréable à son père, il agit davantage par fidélité et par amour quen vertu dune stricte obligation, il se sent libre et souvre à lui avec confiance, quelle que soit la situation. Il nest pas un simple employé pour travailler en fonction dun salaire et encore moins un esclave qu redoute le chatiment.
Cependant, Il nest pas facile de respirer ce climat damour et douverture confiante sous le regard du Père. Même dans la vie religieuse, on trouve des personnes accablées par lesprit de peur, ou bien parce quelles narrivent pas à se tourner vers Dieu avec décision et humble fidélité, sans méconnaître leurs propres fragilités, ou bien parce quelles sont victimes danxiétés et de scrupules, résultant dune tendance à vivre enfermées sur elles-même, au lieu de souvrir largement à lespace de Dieu. Pour dépasser ce repli sur soi, Saint Jean nous donne un remède approprié : "Si nous vivons dans la vérité, notre conscience sera tranquille devant Dieu. Mais même si notre conscience nous accuse, Dieu est plus grand que notre cur et il sait tout ( 1Jn 3, 20).
Le secret de la paix intérieure est de chercher à me voir comme Dieu me voit, avec tout ce quil y a en moi de positif et de négatif. La maxime de Saint François est connue, elle est citée par lauteur de limitation du Christ: Ce que chacun est aux yeux de Dieu, cest cela, et rien de plus (Adm 19,2).
Lascétique traditionnelle en a poussé beaucoup à imaginer avec terreur la rencontre définitive avec le juge divin, lui demandant des comptes à la fin de leur vie sur la terre. Saint Paul a tenté dimmuniser les fidèles contre cette peur servile, qui décourage lesprit. Revenons au lumineux chapitre de la lettre aux Romains. Après les avoir encouragés avec certitude les assurant que lEsprit vient en aide à notre fragilité, et que Dieu fait en sorte que tout concourt au bien de ceux qui laiment..., connus et aimés par lui, appelés et destinés à la glorification, il termine par cet hymne grandiose à lamour de Dieu (Rm 8, 31s):
Que dire après cela? Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ? Lui qui na pas épargné son propre Fils mais la livré pour nous tous, comment avec Lui ne nous accorderait-il pas toute faveur ? Qui se fera laccusateur de ceux que Dieu a élus ? Cest Dieu qui justifie. Qui donc condamnera ? Le Christ Jésus qui est mort, que dis-je ? ressuscité, il est à la droite de Dieu, qui intercède pour nous ?
La confiance du chrétien sappuie sur lassurance de lamour de Dieu, une assurance telle, comme laffirme lApôtre en phrases vibrantes, que rien ni personne ne peut nous lenlever. Dès là que le Père nous aime en Jésus Christ, notre Seigneur, comment ne pourrait-il aimer son propre Fils (Rm 8, 25-39).
Pour sa part lévangéliste de lamour, Jean, soutient également notre confiance filiale, tout particulièrement quand arrive lheure des comptes définitifs:
"En ceci, lamour, parmi nous, est accompli, que nous avons pleine assurance pour le jour du jugement, parce que, tel quil est, Lui, Jésus, tels nous sommes nous aussi, dans ce monde. De crainte, il ny en a pas dans lamour; mais le parfait amour jette dehors la crainte, car la crainte implique un châtiment; et celui qui craint nest pas accompli dans lamour. Nous, nous, aimons parce que lui, le premier, nous a aimés". (1 Jn 4, 17-19).
Cette théologie de lamour qui élargit les horizons à lesprit , nignore pas la nécessité de la lutte contre le péché, lascèse continue et la nécessité de recourir à celle quon appelle la voie purgative, prix de la victoire de lamour. Rien, toutefois ne purifie mieux que lamour lui-même. Au moment de rendre compte lors de la rencontre définitive avec Dieu, seul lamour figurera à notre actif; tout le plus sera valorisé dans la mesure où cela aura été un moyen de grandir en amour.
Chemin séraphique de la spiritualité franciscaine
Tu es charité et amour. Ainsi sexprime Saint François dans ses Louanges à Dieu. Cette notion de Dieu, révélée par Saint Jean pénétra profondément lesprit du Petit Pauvre. Quand il veut expliquer aux frères une réalité dans laquelle il se sent profondément engagé, cest à cette notion quil fait appel : Je supplie, par la sainte charité qui est Dieu...(cf. 1R 17,5; 22, 26; 2LFid 86). Il sexprime de la même manière dans ce testament lyrique quil adresse à Claire et à ses surs : Je vous prie par le grand Amour....
François sent lappel de lamour du Créateur dans les différentes manifestations de sa bonté à travers toutes les créatures. Lui-même se considère un pur don de cet amour infini, qui la converti, le retirant à cette ambiance de péché, et lui a ouvert le chemin de lévangile, qui lui a donné des frères et la comblé de grâces... Pour cela sa piété est une réponse affectueuse de pur amour. Lamour a constitué latmosphère dans laquelle sépanouit sa contemplation, lexpression la plus fondamentale de sa piété, la loi inséparable de la fraternité, et le message fondamental que les frères mineurs doivent porter au monde, comme il lécrivit au chapitre 23 de sa première Règle :
Aimons tous, de tout notre cur, de toute notre âme, de tout notre esprit, de toute notre puissance et de toute notre force, de toute notre intelligence, de toutes nos énergies, de tout notre effort, de toute notre affection, de toutes nos entrailles, de tous nos désirs et de toute notre volonté, le Seigneur Dieu qui nous a donné et qui nous donne à tous: tout notre corps, toute notre âme et toute notre vie, Lui qui nous a créés, rachetés et nous sauvera par sa seule miséricorde, Lui qui, à nous misérables, et miséreux, putrides et fétides, ingrats et mauvais, nous a fait et nous fait tout bien (1R 23, 8).
Il vibrait tout entier, du seul fait que soit parlé de lamour de Dieu. Subitement il sexcitait, était tout ému, et senflammait comme si le son dune parole extérieure mettait en vibrations les fibres intérieures du cur...Et plein daffection il disait Il est temps daimer lamour de celui qui nous a tant aimés ! Il méditait avec assiduité le premier et le plus important de tous les commandements: aimer Dieu de tout son cur, de toute son âme...; et il priait pour pouvoir appliquer toutes ses énergies, et tous les sens de lâme et du corps, au service exclusif de lamour de Dieu et du prochain, et attirer ainsi ceux qui lentouraient à lamour du Seigneur (cf.Pat 5). Il nétait pas capable de refuser quoi que ce soit, dés là que cela lui était demandé pour lamour de Dieu, et il pensait quavec les autres il en serait de même, même lorsquil sagissait de bandits (cf LP 90).
Tout séraphique en ardeur, cest ainsi que Dante caractérisa Saint François, allusion à lépithète qui déjà sappliquait à la famille franciscaine, appelée à représenter dans lÉglise la fonction attribuée aux séraphins du ciel, de brûler devant Dieu en flammes damour. Le qualificatif de séraphique est passé à partir de là à désigner tout ce qui est franciscain.
Les prières personnelles du Petit Pauvre retrouvèrent leur actualité. Linspiration éminemment biblique, fruit de contemplations profondes et prolongées des mystères révélés et la délicate onction qui les anime, évitant tout sentimentalisme, leur donne garantie de pérennité. Jinvite le lecteur à sidentifier silencieusement avec quelques unes dentre elles: le chapitre 23 de la première Règle, la paraphrase du Notre Père, les Louanges à Dieu, la Salutation à la Vierge Marie... en prêtant une spéciale attention aux ritournelles si personnelles du saint, qui apparaissent jusquà cinq fois: Tu es le bien, tout le bien, le bien suprême, la source de tout bien... pour celui qui vit, comme François cette option de pauvreté radicale, cest extrêmement agréable de découvrir en Dieu le BIEN total, toute notre richesse et satiété (LD4).
Les oraisons personnelles de Sainte Claire ne parvinrent pas jusquà nous, mais ses écrits nous révèlent lélévation et lardeur de ses contemplations amoureuses et spécialement de son amour d épouse du Christ.
Dans les orientations quelle adressait aux jeunes en formation, elle enseignait à aimer Dieu en toutes choses (PCLX). Cependant elle se considérait et se déclarait comme étant un don de lamour créateur et sanctifiant de Dieu, un amour tendrement maternel.
Les surs lentendirent, un peu avant sa mort, s encourager avec ces paroles:
Va en sécurité et en Paix à la rencontre de celui qui ta créée, ta sanctifiée et ta communiqué lEsprit Saint, lui qui a toujours eu soin de toi, comme une mère a soin de son fils très aimé (PCL.III,20).
******************************************************************************************************
Deuxième Méditation
LORAISON RENCONTRE DAMOUR AVEC DIEU
Lecture biblique: Luc 10, 18-24; 11, 1-4
Intimité de Jésus avec le Père
Les évangélistes nous présentent Jésus se retirant fréquemment en solitaire en des lieux déserts, afin de se consacrer plus longuement à loraison; et quand, durant la journée, il est assailli par les foules, et quil ne peut le faire, il passe la nuit en dialogue avec le Père. Saint Marc nous présente ainsi un fait parmi dautres: Le matin, bien avant le jour, Jésus se leva, sortit et sen alla dans un lieu solitaire, et là il priait. Simon partit à sa poursuite avec ses compagnons. Et layant trouvé, ils lui disent: Tout le monde te cherche. Il leur répond: Allons ailleurs, dans les bourgs voisins, afin que jy prêche aussi (Mc 1,35-38).
Ils vont tous à ta recherche ! Tant de fois nous mettons en avant nos occupations, exigences de lapostolat, appel à la charité, pour justifier de navoir pas su trouver le temps de prier ! Pour Jésus ces interruptions de lactivité externe destinées à donner un peu de temps à lintimité avec le Père, font partie de la mission que le Père lui-même lui a confiée. Mais nous pouvons ici nous interroger: étant lui-même Dieu, en communion trinitaire permanente avec le Père, que signifie pour Jésus chercher la solitude pour prier? Le Fils de Dieu par lIncarnation est devenu fils de lhomme? ll devint ainsi égal des hommes (cf. Ph 2, 6s), étant en tout éprouvé comme nous, excepté le péché (He 4,15). L oraison a également constitué pour lui une nécessité vitale, afin de vivre de cet amour du Père et engager avec lui un dialogue confiant damour; pour se maintenir toujours en contact avec sa volonté. Cette volonté du Père, dont il a dit quelle était comme son aliment (Jn 4, 34). Mais aussi, pour intercéder comme Sauveur, pour les hommes, spécialement ceux que le Père lui a confiés; et ainsi éclairé, prendre les décisions qui conviennent sur certaines options importantes, comme le choix définitif des douze; il se retira dans la montagne pour prier et passa toute la nuit en prière (Lc 6,12); enfin cest à loraison quil a recours quand il éprouve la nécessité de recevoir aide et réconfort contre sa propre faiblesse, mais aussi en situations plus graves, comme cela arriva à Gethsémani, lorsquil comprit quel calice il était appelé à boire, lors de sa Passion.
À travers les quelques et peu nombreuses demandes de Jésus à son Père auxquelles lévangile se réfère, on découvre quels étaient ses sentiments et désirs : prédominent louange, et action de grâces. Ainsi, au retour des 72 disciples, lors de leur première mission: Jésus plein de Joie, pour laction de lEsprit Saint, sexclama: Je te rends grâces, ò Père, Seigneur du ciel et de la terre, parce que tu tes fait connaître aux simples et tu leur a révélé les choses que tu as tenues cachées aux sages et aux savants. Oui Père, je te rends grâce davoir manifesté ainsi ta volonté! (Mt 11,25; Lc 10, 21). Cette parole Oui Père, révèle la caractéristique essentielle de la constante attitude de Jésus devant les desseins du Père: Je te rends grâces....
Lévangile de Jean met sur les lèvres de Jésus diverses prières. Lune en particulier, lors de la résurrection de Lazare: levant les yeux vers le ciel, il sexclama: "Je te rends grâces ò Père pour mavoir entendu. Je sais bien que tu mécoutes toujours"...(Jn 11, 41s). Une autre occasion lui fut donnée lorsquil sentit arrivée lheure de la Passion: En ce moment mon âme est troublée... que dire? "Père sauve-moi de cette heure ? Mais cest pour cela que je suis arrivé à cette heure. Père glorifie ton nom !" (Jn, 27s). Vint ensuite cette ineffable prière sacerdotale qui termine le discours de la Cène (Jn 17, 1-19). Nous sommes habitués à méditer la prière du jardin des oliviers, modèle de laction héroïque des desseins divins (Mt 26, 36-46; Mc, 14 32-42; Lc 22,40-46), ainsi que les paroles adressées par Jésus à son Père au calvaire, implorant le pardon pour ses bourreaux (Lc 23-34), se lamentant de labandon de son Père (Mc 15, 34) et livrant son esprit entre ses mains (Lc 23, 46).
Le Notre Père, modèle de la prière chrétienne
Quand Jésus se retirait pour prier, il se séparait de ses disciples. Mais en certaines occasions, il se faisait accompagner de ses trois confidents les plus intimes, Pierre, Jacques, et Jean, qui cependant restaient à une certaine distance et là, attendaient quil revienne. Le Maître ne mit aucun empressement pour les initier à une prière personnelle. Naturellement il allait avec eux à la synagogue, tous les samedis, pour la récitation des psaumes et des livres sacrés, il sanctifiait dune prière les repas et autres moments de la journée, comme le faisait tout bon israélite. À ses disciples, il avait inculqué, en outre, la valeur de la prière personnelle et secrète, toute porte fermée, faite uniquement sous le regard du Pére du ciel, bien préférable à la récitation mécanique dune multiplicité de formules...(Mt 6, 5-8).
Ce serait deux que devrait partir le désir de prier, comme maturation des enseignements reçus de Lui. Un jour, lun des disciples qui revenait dune oraison solitaire saventura à lui demander: "Seigneur, enseigne nous à prier, comme Jean Baptiste lenseigna à ses disciples" (Lc 11,1-3). Cétait le moment que Jésus attendait. Pédagogie digne dêtre prise en compte: À quoi bon initier à la prière quelquun qui nen ressent pas le besoin ? Ce fut alors, selon Luc, que Jésus enseigna le Notre Père à ses disciples. Matthieu quant à lui le place dans le contexte du sermon sur la montagne. En effet lintention du Maître nétait pas de leur donner une formule idéale pour être récitée, mais avant tout de leur faciliter le modèle essentiel du dialogue filial avec le Père.
Une méditation posée, de chaque expression de la prière du Seigneur peut être fort utile, comme prière universelle qui unit tous les chrétiens. Mais cette prière va servir de guide au séraphique Père, qui, avec les premiers frères que le Seigneur lui donne a fait du Notre Père lexpression permanente de sa piété. Mus par le feu de lEsprit Saint, ils chantaient le notre Père, à partir dune mélodie religieuse adaptée, et cela, non seulement aux temps prescrits des heures canoniales, mais à nimporte quelle heure du jour (1C 47). François alimentait sa contemplation avec chacune des demandes; la paraphrase qui arriva jusquà nous est sans aucun doute le fruit de cette contemplation (cf. Pat p.77).
Notre Père, qui êtes aux cieux. La première parole est la plus importante: Notre Père. Jésus, comme premier né dune multitude de frères (Rm 8, 29), sunit à nous en communion damour avec le Père. Il est facile de comprendre lémotion du jeune François quand, répudié par son père de la terre, il sexclama: Désormais je pourrai dire à pleine bouche: Notre Père qui es aux cieux! (2C 12). Dans les cieux. Lâme du Petit Pauvre déborde de bonheur, se transportant en désir jusquà sa demeure céleste, resplendissant de la Gloire de Dieu, demeure dont nous sommes tous appelés à devenir les citoyens: Qui es aux cieux, dans les anges et dans les saints, les illuminant pour la connaissance, car toi, Seigneur, tu es lumière; les enflammant damour, car toi Seigneur, tu es amour; habitant en eux, et les comblant de béatitude, car toi, Seigneur, tu es souverain bien, bien éternel, de qui vient tout bien, sans qui nest nul bien.... Après linvocation du Père, suivent les demandes, distribuées en deux plans, une référence à la gloire de Dieu et à son dessein de salut et lautre projetée sur lexistence humaine, ici sur la terre.
Une prière convenablement ordonnée ne place pas au premier plan la personne qui prie, ses intérêts, ses nécessités ou ses craintes...; elle pense avant tout à Dieu et à son dessein damour. Mais sachant quil nous aime comme Père et les yeux fixés sur nous, il est juste quen un second temps, nous lui exprimions notre pleine confiance.
"Que ton nom soit sanctifié". Dans la terminologie biblique, le nom de Dieu correspond à tout ce qui, pour les hommes, est lêtre de Dieu. Ce qui se demande ici, cest que Dieu soit connu, célébré, respecté, loué... Le Fils de Dieu sest fait homme avant tout pour glorifier le Père et pour cela il peut dire, à la fin de sa vie terrestre: "Je tai glorifié sur la terre... je tai offert à la connaissance de ceux que tu mas confiés...(Jn 17,5,s).
La mission fondamentale que François recommande aux frères mineurs est daller par le monde comme témoins et prêcheurs du nom de Dieu (LOrd 8s). Dans la paraphrase se reflète sa propre expérience contemplative de cette connaissance contemplative du mystère de Dieu en toutes ses dimensions, évoquant un texte de Saint Paul (Ep 3,18):
Que la connaissance de toi devienne plus claire en nous, pour que nous connaissions quelle est la largesse de tes bienfaits, la grandeur de tes promesses, la hauteur de ta majesté, la profondeur de tes jugements
Vienne à nous ton règne: Dans la perspective de Jésus, coïncidant avec la perspective du Père, les intérêts de Dieu se concentrent sur létablissement de son Règne. Il y avait déjà beaucoup de siècles que le peuple dIsraël attendait la venue du règne de Dieu, terme de lespérance messianique. La mission de Jésus était dannoncer la venue de ce règne et ouvrir aux hommes les portes de celui-ci. Le règne inauguré par Jésus était très différent de celui que le peuple attendait. Ce règne est déjà présent: Il est ferment destiné à faire lever la masse, le grain de moutarde qui va se transformer en arbre. Ce règne en germe est accueilli par un petit nombre délus (Lc 12, 32). Il se manifeste à lorigine dans la personne du Christ, et plus tard, il se manifestera à travers son Église, dont la mission fondamentale est également de la manifester et de linstaurer par toute la terre. Sa consommation sera dans la Jérusalem céleste.
Jésus nous enseigne à prier pour linstauration rapide du Règne en chaque personne, par la sainteté de la vie, et dans le monde entier comme ferment de conversion et douverture à lamour. François contemple ce Règne déjà réalisé personnellement en chaque âme en grâce, et comme objet despérance dans la possession éternelle du souverain Bien:
Vienne à nous ton Règne: De manière à régner en nous par la grâce, à nous entraîner à entrer dans ton règne, où la vision de Toi est claire, lamour pour Toi est parfait, ta compagnie est bonheur, et là nous taimerons pour toujours.
"Que soit faite ta volonté sur la terre comme au ciel. Le Règne du Père, dans la réalité, sidentifie avec le dessein du Père, sous limpulsion du Père, pour que cette sainte volonté du Père se réalise sur la terre, comme elle se réalise au ciel. La volonté du Père est son aliment "(Jn 4,34).
Dans la contemplation de François, la volonté de Dieu se réduit au précepte suprême de lamour de Dieu et du prochain. En effet, comme lenseigne Saint Paul, lamour est laccomplissement complet de la loi (Rm 10, 13).
Pour que nous taimions de tout notre cur, pensant toujours à toi, toujours te désirant de toute notre âme; avec tout notre esprit, dirigeant vers toi toutes nos intentions et ne cherchant que ta gloire; et de toutes nos forces, employant les forces et puissances du corps et de lâme au seul service de ton amour. Et pour aimer notre prochain comme nous même, attirant tout, dans la mesure du possible à ton amour...
Notre pain de tous les jours, donne le nous aujourdhui. Dans la deuxième partie du Notre Père, Jésus nous enseigne à demander laide divine en relation à trois nécessités vitales, mais importantes pour la personne humaine: les moyens de subsistance, la paix avec Dieu et les autres, la lutte contre le mal.
En demandant le pain, nous demandons tout ce qui est nécessaire pour mener une vie digne: aliments, vêtements, habitation, travail, santé, dignité de la personne....
François, pauvre volontaire qui livra entre les mains de lamour providentiel du Père le souci des choses temporelles, pense surtout au Pain de vie: à la personne de Jésus, à sa doctrine, à sa passion, à laliment eucharistique:
Notre pain de chaque jour, ton Fils bien aimé, Notre Seigneur Jésus Christ, donne-le-nous aujourdhui, en mémoire et intelligence et révérence de lamour quil a eu pour nous, et de ce que, pour nous, il a dit, fait et supporté
Cest aussi lintention insinuée par la liturgie au début du rite de la communion avec la récitation du Notre Père. "Pardonne nos offenses, comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés". La paix avec Dieu suppose, non seulement labsence dinimitié ou de crainte, mais aussi une communion damour. Après notre péché, lamour de Dieu se manifeste par le pardon. Nous avons toujours besoin dêtre pardonnés: Si nous disons que nous navons pas quelque péché, nous nous trompons nous-mêmes et nous manquons à la vérité... Mais nous avons quelquun qui nous défend près du Père: Jésus Christ, le Juste. Il donna sa vie pour que nos péchés soient pardonnés (1 Jn 1, 8; 2, 1s).
François a vécu la joie et la paix de se sentir pardonné par Dieu et ainsi, il prie confiant:
"Pardonne-nous nos offenses: Par ton ineffable miséricorde, en vertu de la Passion de ton Fils très aimé, notre Seigneur Jésus Christ, et par les mérites et lintercession de la bienheureuse Vierge Marie et de tous les saints.
De même forme que la paix avec Dieu, le compagnonnage pacifique dans la communauté humaine serait impossible sans la dynamique évangélique du pardon mutuel. Nous ne pouvons prétendre au pardon de Dieu, si nous mêmes ne pardonnons pas; ce serait comme attacher les mains du Père des miséricordes. Ce fut là une idée répétée par Jésus sous différentes formes. Ce que Dieu a à me pardonner sera toujours plus que ce que jai à pardonner à mon frère. On lira ici à ce propos la parabole du serviteur impitoyable (Mt 18,34).
Mais il peut y avoir des cas dans lesquels soit nécessaire une grâce spéciale de Dieu pour pouvoir pardonner. François nignore pas la résistance du cur humain à oublier et à rendre mal contre mal, aussi supplie-il sur un ton trés humble:
Et ce que nous ne remettons pas pleinement, toi, Seigneur fais que nous le remettions pleinement pour que nous aimions vraiment nos ennemis à cause de toi et que nous intercédions dévotement pour eux auprès de toi, ne rendant à personne le mal pour le mal, et quen toi nous nous appliquions à être utiles en toutes choses.
Ne nous laisse pas succomber à la tentation, mais délivre nous du mal. Lhomme est au centre du champ de bataille entre la lumière et les ténèbres, les tendances animales (chair) et la force pour les surmonter (esprit), entre le bien et le mal. Et cest dans ce combat quotidien que lui est offert le salut qui vient de Dieu.
Il nest pas toujours facile de maintenir la liberté du choix dans cette lutte continue, spécialement quand survient la tentation, occulte ou manifeste, subite ou opiniâtre, comme lexprime François. Mais ce serait trop commode de chercher hors de nous les causes de nos difficultés ou de nos faiblesses. Dans sa 10 me Admonition, François nous met en garde, dune façon très sensée, contre cette tentation :
Beaucoup, quand ils pèchent ou sont victimes de quelque offense, attribuent facilement la faute à un ennemi extérieur, comme le démon ou le prochain. Mais cela nest pas exact, en effet chacun a en son pouvoir lennemi, je veux dire le corps avec lequel il pèche.
Il est plus évangélique et plus juste, de fait, dassumer sa propre responsabilité devant Dieu, et avec laide de la grâce, de faire front à ses propres tendances vicieuses, dans un effort courageux de progressive purification.
Avec courage, oui, mais sans présumer de sa propre capacité, en effet et en définitive, seul Dieu est celui qui nous délivre de tout mal, passé, présent et futur, comme le demande François en terminant cette paraphrase du notre-Père.
Le don de loraison
La prière chrétienne est le passage à lacte du don de la foi, qui nous permet de découvrir le visage de Dieu, dentendre sa voix, lui qui nous interpelle à travers tant de signes et dinvitations à travers lesquels il se présente à nous: et avant tout le reste, au moyen de sa parole, vive, efficace, et pénétrante (He 4, 12), ensuite par lintermédiaire de chaque personne humaine, mystère indéchiffrable; et encore au moyen dévènements, importants ou banals; et finalement au moyen de choses matérielles, que le message de François a réussi à capter en profondeur.
Loraison, comme, la foi doù elle naît, nest pas une conquête de leffort humain. Il existe des techniques de relaxation corporelles qui peuvent aider à la concentration, à réduire les dépendances externes de son moi profond, créant une sensation dharmonie intérieure aptes à préparer un espace pour le divin. Ce sont des méthodes dignes dattention, certainement recommandables, mais en sachant que tout cela na rien à voir avec une authentique oraison chrétienne, dont la fonction est de placer lesprit face à un Dieu personnel, sous laction de lEsprit Saint, qui pénètre et modifie la vie, et qui loin dentraver lesprit créatif, libère les forces prodigieuses de la charité. La véritable contemplation ne consiste pas à senfermer sur soi-même, à fuir les responsabilités de vivre et et de partager la vie avec tous, mais à entrer en communion avec le Dieu Amour, qui narrête pas dagir (Jn 5, 17), pour lui dire: Seigneur quattends-tu de moi ?
François, comme tous les grands convertis, fut doté du don de loraison, avec celui de la conversion. Et quand Dieu accorde un pareil don, il ne se contente pas de donner une méthode pour prier, ou méditer, mais il accorde loraison infuse, qui consiste dans cette force intérieure, suave mais efficace, qui conduit lâme à la solitude et au silence, à cet espace où Dieu fait entendre sa voix. Cest au désert que Yahvé se fit connaître à Israël; et quand cette nation élue sécarta de lui, ce fut là, de nouveau quil renouvela cette intimité damour: ... je vais de nouveau la conduire au désert et là, je parlerai à son cur... et elle va répondre à mon amour comme aux jours de sa jeunesse... (Os, 1,16s).
La première impulsion, lorsquil expérimenta le triomphe de la grâce divine, fut de se retirer dans une grotte pour se confronter, seul à seul à la réalité de Dieu dans le plus grand isolement (cf. 1C 6). Plus tard, après sêtre habitué à cette présence constante du Seigneur, il préférera prier à lair libre, en contact avec la nature.
Loraison contemplative nétait pas pour lui un exercice de piété encadré par des horaires ou subordonné à des méthodes. Il priait à tout moment, aussi bien quand il marchait, quil était assis, ou quil était en train de manger ou de boire (1C 71), de jour et de nuit. Il était attentif à lappel intérieur, à la visite du Seigneur, comme il disait; et quand celle-ci se faisait sentir, il ne la laissait pas passer; il sempressait de trouver un endroit isolé, ou alors, sil était surpris en public il couvrait son visage avec le manteau ou la manche de son habit pour cacher ce ravissement intérieur.
Thomas de Celano condensa cette dimension fondamentale de la vie de François dans une très heureuse expression: Ce nétait pas un homme en prière, il était la prière même (2C 95).
Et il devint ainsi maître en oraison. A observer à partir des sources, les premières générations franciscaines firent de la communion à Dieu leur occupation primordiale de Mineurs.
Claire également, guidée et enthousiasmée par François, reçut ce don de loraison, avec celui de sa conversion. Aimant la retraite et le silence, il ne lui fut pas difficile de sadapter au réduit claustral, où lascension de lesprit jusquà Dieu trouve un climat propice.
La meilleure préparation à la prière
François ne se servit daucune méthode pour initier les frères au dialogue avec Dieu. Il utilisa, cest vrai une pédagogie propre, fruit de son expérience individuelle, qui consistait à leur enseigner à mûrir leur propre conversion dans une renonciation extérieure et à louverture intérieure totale deux mêmes, pour ainsi laisser à Dieu toute la place, comme dirait fr.Gilles. Cette pédagogie est expliquée au chapitre 22 de la première Règle, où se servant de la parabole évangélique du semeur, il explique lart davoir lesprit et le cur tournés vers Dieu. Il importe de rester en éveil, pour que la semence de la parole de Dieu et de ses dons ne tombe pas entre les pierres ou les herbes nuisibles de nos ardeurs, préoccupations, projets, intérêts...occupant lespace de lesprit. Il est nécessaire de se présenter à Dieu avec un terrain labouré, un cur pur et un esprit libre :
Par la sainte charité qui est Dieu, je demande aux frères...que sous prétexte de quelque récompense, de quelque uvre ou de quelque aide, nous ne perdions notre esprit et notre cur ou que nous ne les détournions du Seigneur....Et faisons lui toujours là, une habitation et une demeure, pour lui qui est le Seigneur Dieu tout puissant, Père et Fils et Saint-Esprit qui dit : Veillez donc en tout temps, priant pour être trouvés dignes de fuir tous les maux qui vont venir et de vous tenir debout devant le Fils de lHomme..(1R 22, 25-28). Et dans la Règle définitive il insiste à nouveau : mais quils considèrent quils doivent par-dessus tout désirer avoir lEsprit du Seigneur et sa sainte opération, le prier toujours dun cur pur... (2R 10, 9)
Avoir foi dans la puissance de lEsprit et dans son travail silencieux dans lintime de notre être, cest lautre caractéristique de la vraie prière.
Lautorité de
Claire, comme celle de François, dérivait surtout de leur
témoignage personnel. Dans le procès de canonisation, les
surs rappellent les nombreux moments que Claire consacrait
chaque jour à lintimité avec Dieu, et elles font
remarquer que quand la sainte sortait de loraison son
visage apparaissait plus clair et plus beau que le soleil, et ses
paroles débordaient dune ineffable douceur, au point que
sa vie paraissait complètement céleste...les surs se
réjouissaient, comme si elles la voyaient revenir du ciel (PC1,1,9; IV,4).
Nous savons comment elle initiait les novices à lexercice de loraison:
Elle leur enseignait dabord à chasser de leur âme toute espèce de tumulte, pour quelles deviennent capables de pénétrer et dhabiter les mystères de Dieu seul (LTCL,36).
La réussite de Claire fut davoir su faire de la contemplation silencieuse le moyen le plus indiqué de discernement et de formation, dans le sens de la responsabilité, qui rendait inutile le recours à la vigilance et à la méticulosité de normes. En 1228 quand Thomas de Celano écrivait la vie de Saint François, Claire avait trente trois ans, il dit à son sujet:
Elles parvenaient (les surs pauvres) à sélever à une telle contemplation, que cest là quelles apprenaient ce quil fallait faire ou éviter, elles se sentaient heureuses dans lintimité avec Dieu, persévérant de jour et de nuit dans loraison et autres louanges (1C 20).
Nous pouvons conjecturer ce quétait la pédagogie de Claire, réflexe de son expérience mystique personnelle, à partir des recommandations quelle adresse à sa fille spirituelle, Agnès de Prague, qui vit très loin en Bohème:
Pose ton esprit sur le miroir de léternité, pose ton âme dans la splendeur de la gloire, pose ton cur sur leffigie de la divine substance et transforme toi toute entière par la contemplation dans limage de la divinité, afin de ressentir toi aussi ce que ressentent les amis en goûtant la douceur cachée que Dieu lui même a, dès le commencement, réservée à ceux qui laiment (3LCL,12-14).
La prière liturgique. La dimension contemplative ne se limite pas à lexercice de loraison personnelle, quelle soit mentale ou vocale. Lun des premiers éléments de celle-ci est la célébration individuelle ou communautaire, du culte divin dans ses diverses formes, avec comme centre le mystère de leucharistie, et comme exercice journalier, pour celui qui représente lÉglise priante, la liturgie des heures.
De nos jours, avec laide du magistère de lÉglise, nous pouvons cueillir de nombreux fruits de vie et de spiritualité liturgique, en nous unissant au Christ, toujours présent dans son Église dans tous les actes du culte. Quelque action liturgique que ce soit, le sacrement de lEucharistie, la liturgie de la parole ou liturgie des heures, est communion et participation fraternelle, cette dernière requiert une communauté religieuse, que chaque membre prenne une part joyeuse, pleine, consciente et active à la célébration.
Il serait opportun de placer ici une lecture des messages de François destinés à aviver dans le peuple de Dieu la foi dans la présence eucharistique du Christ, et son ardente et humble exhortation aux frères prêtres du Trés Haut pour quils célèbrent la messe en toute pureté, avec un profond recueillement, avec une intention droite et sainte...et que tous les jours ils réunissent la fraternité locale autour de lautel pour laction eucharistique (cf.LOrd 17-23). On peut lire aussi lautre exhortation sur la récitation de loffice divin, qui doit se faire, avec dévotion en présence de Dieu...de telle façon que la voix saccorde à lesprit, et lesprit avec Dieu, afin que les frères aient la possibilité de remercier Dieu par la pureté de leurs curs (LOrd 41).

ACTUALISATION
UN ESPACE POUR DIEU DANS LA VIE ACTUELLE
Contemplation et action, binôme conjonctif ou disjonctif ?
Le problème de concilier la tranquillité enrichissante de lesprit avec le dynamisme apostolique, ou simplement avec attention à lextérieur, est un très vieux problème dans lhistoire de la spiritualité. Il est devenu plus aigu encore dans les temps modernes, compte tenu de la culture actuelle, de laction et de son efficacité, comme de la multiplicité des courants apostoliques et des moyens techniques dévangélisation. Déjà dans les débuts du XXme siècle certains sonnèrent lalarme de lhérésie de la charité.
Il serait complètement déraisonnable de mettre en cause la charité apostolique, sous le prétexte quelle peut nuire à lexercice de loraison. Quand loraison est authentique, cest à dire, expérience de foi et dialogue amoureux avec Dieu, il ny a aucun danger de la voir dégénérer en isolement égoïste, naturellement elle sintègre et sincarne dans la réalité, allant jusquà nous aider à discerner le mode et la manière de concilier la retraite avec laction. Dune manière identique, quand lactivité externe est un véritable apostolat, ou encore une urgence de lamour du Christ (cf. 2 Co 5, 14), lanxiété de partager avec les autres le don expérimenté et lempressement naturel à lui faire du bien, il saura faire front à la tentation dactivisme pour tonifier lesprit. Nous avons déjà médité sur la manière dont Jésus harmonisait ses campagnes apostoliques pour lannonce de la parole et les bienfaits de guérison avec de longues parenthèses de solitude en dialogue avec le Père. Saint Paul, bien quil sentit peser sur ses épaules lurgence de faire connaitre au monde le message du Christ, et la responsabilité des églises (cf. 2Co 11, 28), fut un contemplatif de grandes expériences mystiques.
Saint François nétait pas un actif de tempérament. Il eu certainement préféré mener une existence de solitude, comme la sur Claire, toute abandonnée à la contemplation du Souverain Bien. Pour cela il arriva même quil traversa une crise quil ne réussit à dépasser que sur les conseils de Claire et de frère Sylvestre: La volonté de Dieu est que tu continues à aller prêcher de par le monde, tu nas pas été choisi pour te sauver toi seulement, mais aussi pour le salut de tous (Fi 16; LM 12,2).
François était persuadé que les dons de Dieu sont différents suivant les personnes, et il respectait la grâce accordée à chaque frère: lun était marqué par la grâce du silence, lautre par sa serviabilité auprès des frères, dautres par la grâce de travailler... Aux frères, comme Sylvestre qui se distinguaient par la grâce de contemplation, il donnait la pleine liberté de vivre habituellement retirés. Mais il savait que dautres natteignaient pas un degré aussi élevé de contemplation, comme frère Rufin, le cousin de Sainte Claire, qui transformait le travail en oraison (MP 85).
Dans le but de réussir un juste équilibre entre la tendance pour la solitude féconde et la vocation daller à travers le monde porter un message de conversion et de paix, François inventa lermitage. Il ne sagit pas de fuir la société des hommes à la recherche de la paix des anachorètes, mais simplement dun retrait partiel, en lieux isolés, mais agréables, avec le but de refaire lesprit, relaxer frère corps, et expérimenter lintimité fraternelle dans un climat de foi. Plus tard, plusieurs réformes franciscaines retrouveront lérémitisme, pour redécouvrir dans la retraite les valeurs fondamentales de leurs propres vocations.
Cet effort demeure, encore aujourdhui, trés présent au cur de beaucoup, dans lespoir de rétablir la difficile harmonie entre les exigences de lesprit et les sollicitations de laction.
La difficulté réside dans le fait de réussir à savoir se libérer, pour ces temps forts dintériorité et de plénitude, en les faisant entrer dans le projet de vie communautaire et personnelle.
Le prix de la purification-conversion
Le progrès dans la vie doraison est comme le paramètre de la croissance en sainteté. Au séraphique Docteur Saint Bonaventure, nous devons le schéma de la dynamique de la rencontre avec Dieu, schéma assumé plus tard par Saint Jean de la Croix. Il se réalise au cours de trois voies parallèles, mais dépendantes les unes des autres. Elles reçoivent le nom de voie purgative ou de purification, voie illuminative, dillumination, et de voie unitive, dunion.
La purification correspond à une conversion progressive, qui va éliminant les obstacles par la rupture avec le péché, la suppression ou au moins la neutralisation des mauvaises habitudes et des défauts, et la rectification de tout ce qui est humain et peut contaminer limpulsion divine (nuit des sens) jusquà entrer bien avant dans le chemin de la foi pure, sans quelque appui terrestre (nuit de lesprit).
Lillumination ouvre lâme à la communication divine au moyen de loraison, en deux étapes successives, lune active et lautre infuse, jusquà lexpérience ineffable du mystère de Dieu.
Lunion commence avec le don progressif à Dieu des sens extérieurs et intérieurs, de la mémoire, de lintelligence et finalement de la volonté, unie à la volonté divine; la phase mystique ou infuse commence quand Dieu prend possession de la volonté pour envahir toute la personne, et culmine en pleine union transformante.
Cependant, cela ne signifie pas que les opérations divines suivent les méthodes humaines ou les schémas artificiels. Dieu ne se répète pas dans ses saints; chacun est modèle unique du plan divin.
Mais dans ce plan difficile à scruter il ny a pas de vocation privilégiée à la sainteté, bien que les missions soient différentes. Tous nous sommes appelés à la perfection de lamour, sans exclure lamour transformant, comme le recommandent les grands mystiques. Si ce but nest pas atteint, la cause nest pas en Dieu, mais dans notre fragile manière de correspondre, dans nos fondements égoïstes. Il nous manque la volonté sincère de payer le prix, qui nest rien dautre que la grâce de conversion, jusqu à la purification de notre cur et de lesprit, condition nécessaire pour que Dieu puisse trouver un espace où demeurer dans notre vie, selon lenseignement de François.
#################################
Intériorisation
Je suis à la porte et jappelle (Apocalypse 3,20)
Prier cest répondre à lappel divin, qui me parvient de diverses manières, parfois de façon très insinuante.
Même au milieu du vacarme de la vie moderne jentends ta voix, Seigneur, qui crie à la porte de mon âme:"Ouvre la porte ô mon amie, ma chérie (Ct 5,2). Et jaimerais bien te répondre comme on répond à un être cher ou à un ami intime! Tu sais bien que, pour toi, la porte est toujours ouverte.
Mais je confesse que par cette réponse, je ne parlerai pas selon la vérité. La porte de mon esprit, de mon cur, de mon imagination, de mes projets...est tout le jour grande ouverte à deux battants. Mais tant didées, de projets, de sentiments, de souvenirs dimages, de fantaisies entrent par elle...que pour toi Seigneur, il ny a plus de place.
Pour être sincère, un petit espace pourrait toujours être prévu. Mais je sais que si je touvre la porte, tu réclameras naturellement la chambre la plus grande, ce qui est juste.
Et alors, tout ce monde qui gravite autour de moi sen irait ou changerait dorbite...
Parfois je sens grandir en moi lenvie de devenir anachorète. Ce doit être merveilleux ce bain de solitude, radier tout ce qui existe à lextérieur et en moi-même, comme si, à part moi, rien dautre nexisterait sinon Dieu.
Mais ne serait-il pas dangereux de nous rencontrer seul à seul ?
Je sais que linitiative de la rencontre part de toi, Seigneur , et non de moi. A peine suis-je capable de sentir la brise légère de ton passage, lécho de ta voix, ton interpellation, là et de la manière que tu as choisie.
Il me vient à la mémoire la réponse donnée par François aux frères qui ne voyaient pas dun bon oeil la vie itinérante, celle-ci leur paraissait peu adaptée à lintimité avec Dieu: Où que nous soyons, où que nous allions, nous emportons notre cellule avec nous. Notre cellule, cest notre frère le corps, et notre âme est lermite habitant cette cellule pour prier Dieu et méditer. Si notre âme ne demeure pas dans le calme et la solitude à lintérieur de sa cellule, à quoi bon habiter une cellule faite de mains dhomme" (LP 80) ?
Cette considération sapplique également à ceux qui, par vocation, vivent retirés à lintérieur dun cloître. Sainte Véronique Giuliani sentit, un jour le désir de fabriquer dans son cur un appartement retiré, où elle pourrait entrer calmement, pour être seule à seul avec Dieu. Mais elle entendit une voix lui dire: Ne tafflige pas de ne pouvoir te retirer, parce que, moi ton époux, je ferai que tu sois toujours retirée en moi. Elle comprit que ça ne sert de rien de vouloir se construire une cellule en son cur, pendant quelle naurait pas éliminé complètement son propre vouloir; qui ne tarderait pas à sécrouler par terre, avec toute la construction (Diario,1,264).
Accorde moi Seigneur la grâce de pouvoir distinguer le timbre de ta voix au milieu de tant de voix stridentes qui réclament mon attention. Donne moi la grâce de sentir le vide laissé par les satisfactions périssables, là en bas, même les plus légitimes, pour savoir relativiser tout ce qui nest pas toi, Bien absolu, et pour mapprocher de toi avec un cur libre.
Je sais quelle nest pas facile cette attitude apparemment contradictoire : dune part, te bénir pour lutilité, la beauté de tant de biens, dons de ta bonté, rendus plus beaux et merveilleux encore par le progrès du génie humain, les sciences, la technique, lart, les moyens de communication sociale, tout cela étant selon ta volonté - et dautre part, renoncer à user de beaucoup de ces biens, pour être attentif à dautres biens supérieurs. Apprends-moi lexpérience que, plus grande est la liberté conquise par tant de renoncements, et plus grand lamour avec lequel jaccueille ta visite silencieuse.
Accorde moi la grâce de sentir le vide de tout et le désir de Toi. Je voudrais faire mien, pour le moins les sentiments du Séraphique Père:
"Ne désirons donc rien dautre, ne veuillons rien dautre, que rien dautre ne nous plaise et ne nous délecte que notre Créateur et Rédempteur et Sauveur.
"Le seul vrai Dieu, qui est le bien plénier, tout bien, tout le bien, le vrai et souverain bien, qui seul est bon, indulgent, aimable, suave et doux, qui seul est saint, juste, vrai, saint et droit, qui seul est bienveillant, innocent, pur, de qui, et par qui, et en qui est tout pardon, toute grâce, toute gloire de tous les pénitents et de tous les justes, de tous les bienheureux qui se réjouissent ensemble dans les cieux.
Ainsi donc, que rien ne nous arrête, que rien ne nous sépare que rien ne sinterpose. entre lui et nous (1R 23 9-10).
*********************************
ÉPILOGUE ET RÉVISION DE VIE
1 - Dieu est amour. Mais est-ce que moi, je le ressens ainsi :
Dieu amour ? Père
affectueux et très bon ?
Est-ce que je ne fais pas de lui un être distant,
impersonnel, dominateur et justicier ?
2 - Le
mobile de mes actes est-il lamour,
suis-je heureux, comme Jésus, de réaliser la volonté du Père,
ou au
contraire par crainte, me limitant à accomplir mes obligations ?
3 - Un coup dil sur ma vie de prière.
Le don de la foi cultivé comme il se doit, crée peu à peu lesprit
doraison, par lequel Dieu devient le centre de référence dans nos pensées, nos affections, nos actes.Est-ce que je vis, dans ce climat de foi et de présence de Dieu ?
4 - Quelle
place la prière contemplative
occupe-t-elle dans ma vie ?
Suis-je capable de
réserver à Dieu une
place digne, dans un cur limpide, un esprit pur,
selon la pédagogie de Saint François ?
5 - Ai-je
déjà réussi à établir lharmonie nécessaire entre la
dimension contemplative et la dimension apostolique?
Est-ce que je mefforce de proteger un espace de Dieu dans
cette tendance à la dispersion, à l'activisme et à la
superficialité de la vie courante?
==========================================================================================