François et Claire à l'écoute de la Parole

Troisième jour

Mon Dieu et mon Tout

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1 - LE PRÉCEPTE de l’AMOUR SUPRÊME

- L’amour, raison et terme de la vie humaine
- La filiation adoptive, mystère de l’amour.
- Chemin séraphique de la spiritualité franciscaine

2 - L’ORAISON, Rencontre d’Amour avec Dieu :
- Jésus en intimité avec le Père
- Le “Notre Père”, modèle de l’oraison chrétienne
- Le don de l’oraison
- La meilleure préparation à la prière.

Actualisation:L’ ESPACE DE DIEU DANS LA VIE D’AUJOURD’HUI
- Contemplation et action, - Le prix de la purification conversion

Intériorisation: “ JE SUIS À LA PORTE ET J’APPELLE”  

1 - LE PRÉCEPTE de l’AMOUR SUPRÊME

Première méditation : Le Précepte de l’Amour suprême
Lecture biblique :1 Corinthiens 13, 1-13)

L’Amour, raison et but de la vie humaine

Un docteur de la Loi demanda à Jésus: Quel est le commandement le plus important ? Dans sa réponse Jésus s’est limité à lui citer une parole du Deutéronome:

Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit voilà le plus grand commandement, voilà le plus grand et le premier commandement”. Et il ajouta: “Le second lui est semblable : Tu aimeras ton prochain comme toi-même.

À ces deux commandements se rattachent toute la Loi ainsi que les Prophètes” (Mt 22, 35-40). L’expression “la loi et les prophètes” désignait pour les Hébreux toute l’Écriture Sainte. Jésus voulait dire, par là que tout ce que Dieu a ordonné, tout ce qu’il a révélé, tout ce qui avait déjà été réalisé et tout ce qui était en train de l’être dans l’histoire du salut, tout se réduit à l’amour dans sa double dimension: aimer Dieu, aimer le prochain.

Il ne peut en être autrement, puisque Dieu est amour, celui qui demeure dans l’amour demeure en Dieu, et Dieu en lui (1Jn, 16). Dieu crée par amour. Appeler à l’existence est un choix de l’amour. C’est l’amour qui communique l’être, la vie et l’unité à tout l’ensemble des êtres. C’est Dieu en personne qui se donne par amour. “L’amour de Dieu - écrit Saint Bonaventure - est la cause efficiente, proche et immédiate de tout bien créé” (Sent.32, 1.1-4). Et frère Gilles le dit dans l’une de ses deux maximes: “Dieu a créé l’homme dans un geste de bonté, de grâce et d’amour. Dès lors l’homme devrait être naturellement plein de bonté” (Dits, 31).

Selon les desseins de Dieu, l’amour est la force qui élève les êtres au sommet de l’union avec lui. À l’homme, comme centre et couronne de la création, revient de traduire en hommage libre et conscient la réponse de toute la création. Pour le bien ou pour le mal, c’est l’amour qui gouverne l‘existence humaine.“... En quelque lieu que j’aille, c’est l’amour qui me porte” (Saint Augustin, Confessions XII,9). D’une manière ou d‘une autre, l’impulsion affective est présente dans toute l’activité humaine. De cela résulte le bonheur ou le malheur de l’homme, le succès ou l’échec de la vie.

En enrichissant l’homme du don de la liberté , le Créateur lui a ouvert la porte de l’amour volontaire, qui l’unit à l’Amour éternel; cependant, sans lui fermer les portes de l’égoïsme, de la convoitise, de la sensualité, de la haine qui le séparent de son centre. Notre destin éternel dépend de la place que nous faisons au grand précepte de l’amour, dans notre vie terrestre.

Mais l’amour de Dieu pour l’homme dépasse de beaucoup le don de la création et celui de l’avenir éternel. En ceci s’est manifesté l’amour de Dieu pour chacun de nous: Dieu a envoyé son Fils unique dans le monde afin que nous vivions par Lui (1 Jn 4, 9). En son Fils et par Lui, notre capacité d’aimer acquiert une dimension divine, surtout à partir du moment où l’Amour incréé a établi en nous sa demeure: L’amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par le Saint Esprit qui nous fut donné (Rm 5, 5). Le plus grand précepte devient pour le chrétien le plus grand des dons gratuits de Dieu.

Cet amour trés différent des simples impulsions naturelles - éros - recevra, par la suite le nom de charité, en usage dans la communauté chrétienne : agapé. Saint Paul la célebra comme le charisme essentiel, sans lequel aucun autre n’a de valeur. Le texte est bien connu. La charité est également la première des trois vertus appelées théologales, par le fait que d’une manière ou d’une autre elles nous unissent à Dieu : la foi illumine et guide notre pérégrination terrestre; l’espérance nous soutient avec la perspective des biens futurs; mais quand la foi se transformera en vision et l’espérance en possession de Dieu, ces deux vertus cesseront d’exister, comme telles; à ce moment, seule demeurera pour toujours, la charité (1Co 13,15 - 18).

Le ciel, en effet, est le royaume de l’amour, l’expérience éternelle de l’amour, comme l’enfer est une éternité sans amour. “La charité est l’unique réalité qui démarquera les fils du Royaume éternel des fils de perdition” (Saint Augustin, De Trinitate, 15,18).

La filiation adoptive, mystère d’amour

La grande révélation de Jésus est que Dieu est Père, un Père qui nous aime, non seulement parce que nous sommes l’ œuvre de ses mains (Ps 138, 8), mais surtout parce qu’il nous a destinés à une communion de vie et d’amour avec lui et plus encore en nous permettant de faire partie de la famille divine, en nous adoptant comme fils, dans le Christ. Un mystère où intervient d’une manière ineffable l’amour des trois Personnes. Comme dans l’Incarnation, c’est l’Esprit Saint qui réalise et atteste cette “nouvelle création”. En effet, "ceux-là sont Fils de Dieu qui sont conduits par l’Esprit de Dieu; vous n’avez pas reçu un esprit qui vous rende esclave et vous ramène à la peur, mais un Esprit qui fait de vous des fils adoptifs et par lequel nous crions: Abba, Père. Cet Esprit lui-même atteste à notre esprit que nous sommes enfants de Dieu. Enfants, et donc héritiers de Dieu, cohéritiers du Christ...(Rm 8, 14-16).

Dans la langue parlée par Jésus, l’araméen, abba était le mot balbutié par les enfants pour s’adresser à leur père, ce fut le terme utilisé par Jésus dans les transes les plus douloureuses au jardin de l’agonie (Mc 14, 36). Paul, bien qu’il n’eut pas entendu personnellement le Maître, semble avoir aimé reprendre cette expression de l’amour filial, comme s’il le déduisait du contexte dans lequel il le présente, il le reprendra encore à deux reprises (Rm 8, 15; Gl 4, 6). Privilège incomparable, de pouvoir nous adresser au Dieu de majesté avec la même expression que Jésus, avec comme lui, une confiance d’enfant...!

Avec le Christ, c’est une nouvelle étape qui s’ouvre, celle de la liberté des enfants de Dieu. (Ga 4, 1-7) L’esclave agit par peur ou par intérêt; le fils a surtout la préoccupation d’être agréable à son père, il agit davantage par fidélité et par amour qu’en vertu d’une stricte obligation, il se sent libre et s’ouvre à lui avec confiance, quelle que soit la situation. Il n’est pas un simple employé pour travailler en fonction d’un salaire et encore moins un esclave qu redoute le chatiment.

Cependant, Il n’est pas facile de respirer ce climat d’amour et d’ouverture confiante sous le regard du Père. Même dans la vie religieuse, on trouve des personnes accablées par l’esprit de peur, ou bien parce qu’elles n’arrivent pas à se tourner vers Dieu avec décision et humble fidélité, sans méconnaître leurs propres fragilités, ou bien parce qu’elles sont victimes d’anxiétés et de scrupules, résultant d’une tendance à vivre enfermées sur elles-même, au lieu de s’ouvrir largement à l’espace de Dieu. Pour dépasser ce repli sur soi, Saint Jean nous donne un remède approprié : "Si nous vivons dans la vérité, notre conscience sera tranquille devant Dieu. Mais même si notre conscience nous accuse, Dieu est plus grand que notre cœur et il sait tout ( 1Jn 3, 20).

Le secret de la paix intérieure est de chercher à me voir comme Dieu me voit, avec tout ce qu’il y a en moi de positif et de négatif. La maxime de Saint François est connue, elle est citée par l’auteur de l’imitation du Christ: “Ce que chacun est aux yeux de Dieu, c’est cela, et rien de plus” (Adm 19,2).

L’ascétique traditionnelle en a poussé beaucoup à imaginer avec terreur la rencontre définitive avec le juge divin, lui demandant des comptes à la fin de leur vie sur la terre. Saint Paul a tenté d’immuniser les fidèles contre cette peur servile, qui décourage l’esprit. Revenons au lumineux chapitre de la lettre aux Romains. Après les avoir encouragés avec certitude les assurant que l’Esprit vient en aide à notre fragilité, et que Dieu fait en sorte que tout concourt au bien de ceux qui l’aiment..., connus et aimés par lui, appelés et destinés à la glorification, il termine par cet hymne grandiose à l’amour de Dieu (Rm 8, 31s):

Que dire après cela? Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ? Lui qui n’a pas épargné son propre Fils mais l’a livré pour nous tous, comment avec Lui ne nous accorderait-il pas toute faveur ? Qui se fera l’accusateur de ceux que Dieu a élus ? C’est Dieu qui justifie. Qui donc condamnera ? Le Christ Jésus qui est mort, que dis-je ? ressuscité, il est à la droite de Dieu, qui intercède pour nous ?

La confiance du chrétien s’appuie sur l’assurance de l’amour de Dieu, une assurance telle, comme l’affirme l’Apôtre en phrases vibrantes, que rien ni personne ne peut nous l’enlever. Dès là que le Père nous aime en Jésus Christ, notre Seigneur, comment ne pourrait-il aimer son propre Fils (Rm 8, 25-39).

Pour sa part l’évangéliste de l’amour, Jean, soutient également notre confiance filiale, tout particulièrement quand arrive l’heure des comptes définitifs:

"En ceci, l’amour, parmi nous, est accompli, que nous avons pleine assurance pour le jour du jugement, parce que, tel qu’il est, Lui, Jésus, tels nous sommes nous aussi, dans ce monde. De crainte, il n’y en a pas dans l’amour; mais le parfait amour jette dehors la crainte, car la crainte implique un châtiment; et celui qui craint n’est pas accompli dans l’amour. Nous, nous, aimons parce que lui, le premier, nous a aimés". (1 Jn 4, 17-19).

Cette théologie de l’amour qui élargit les horizons à l’esprit , n’ignore pas la nécessité de la lutte contre le péché, l’ascèse continue et la nécessité de recourir à celle qu’on appelle la “voie purgative”, prix de la victoire de l’amour. Rien, toutefois ne purifie mieux que l’amour lui-même. Au moment de rendre compte lors de la rencontre définitive avec Dieu, seul l’amour figurera à notre actif; tout le plus sera valorisé dans la mesure où cela aura été un moyen de grandir en amour.

Chemin séraphique de la spiritualité franciscaine

“Tu es charité et amour”. Ainsi s’exprime Saint François dans ses Louanges à Dieu. Cette notion de Dieu, révélée par Saint Jean pénétra profondément l’esprit du Petit Pauvre. Quand il veut expliquer aux frères une réalité dans laquelle il se sent profondément engagé, c’est à cette notion qu’il fait appel : Je supplie, par la sainte charité qui est Dieu...(cf. 1R 17,5; 22, 26; 2LFid 86). Il s’exprime de la même manière dans ce testament lyrique qu’il adresse à Claire et à ses sœurs : “Je vous prie par le grand Amour...”.

François sent l’appel de l’amour du Créateur dans les différentes manifestations de sa bonté à travers toutes les créatures. Lui-même se considère un pur don de cet amour infini, qui l’a converti, le retirant à cette ambiance de péché, et lui a ouvert le chemin de l’évangile, qui lui a donné des frères et l’a comblé de grâces... Pour cela sa piété est une réponse affectueuse de pur amour. L’amour a constitué l’atmosphère dans laquelle s’épanouit sa contemplation, l’expression la plus fondamentale de sa piété, la loi inséparable de la fraternité, et le message fondamental que les frères mineurs doivent porter au monde, comme il l’écrivit au chapitre 23 de sa première Règle :

“Aimons tous, de tout notre cœur, de toute notre âme, de tout notre esprit, de toute notre puissance et de toute notre force, de toute notre intelligence, de toutes nos énergies, de tout notre effort, de toute notre affection, de toutes nos entrailles, de tous nos désirs et de toute notre volonté, le Seigneur Dieu qui nous a donné et qui nous donne à tous: tout notre corps, toute notre âme et toute notre vie, Lui qui nous a créés, rachetés et nous sauvera par sa seule miséricorde, Lui qui, à nous misérables, et miséreux, putrides et fétides, ingrats et mauvais, nous a fait et nous fait tout bien” (1R 23, 8).

Il vibrait tout entier, du seul fait que soit parlé de l’amour de Dieu.” Subitement il s’excitait, était tout ému, et s’enflammait comme si le son d’une parole extérieure mettait en vibrations les fibres intérieures du cœur...Et plein d’affection il disait “Il est temps d’aimer l’amour de celui qui nous a tant aimés !” Il méditait avec assiduité le premier et le plus important de tous les commandements: aimer Dieu de tout son cœur, de toute son âme...; et il priait pour pouvoir “appliquer toutes ses énergies, et tous les sens de l’âme et du corps, au service exclusif de l’amour de Dieu et du prochain, et attirer ainsi ceux qui l’entouraient à l’amour du Seigneur” (cf.Pat 5). Il n’était pas capable de refuser quoi que ce soit, dés là que cela lui était demandé pour l’amour de Dieu, et il pensait qu’avec les autres il en serait de même, même lorsqu’il s’agissait de bandits (cf LP 90).

“Tout séraphique en ardeur”, c’est ainsi que Dante caractérisa Saint François, allusion à l’épithète qui déjà s’appliquait à la famille franciscaine, appelée à représenter dans l’Église la fonction attribuée aux séraphins du ciel, de brûler devant Dieu en flammes d’amour. Le qualificatif de séraphique est passé à partir de là à désigner tout ce qui est franciscain.

Les prières personnelles du Petit Pauvre retrouvèrent leur actualité. L’inspiration éminemment biblique, fruit de contemplations profondes et prolongées des mystères révélés et la délicate onction qui les anime, évitant tout sentimentalisme, leur donne garantie de pérennité. J’invite le lecteur à s’identifier silencieusement avec quelques unes d’entre elles: le chapitre 23 de la première Règle, la paraphrase du Notre Père, les Louanges à Dieu, la Salutation à la Vierge Marie... en prêtant une spéciale attention aux ritournelles si personnelles du saint, qui apparaissent jusqu’à cinq fois: “Tu es le bien, tout le bien, le bien suprême, la source de tout bien...” pour celui qui vit, comme François cette option de pauvreté radicale, c’est extrêmement agréable de découvrir en Dieu le BIEN total, “toute notre richesse et satiété” (LD4).

Les oraisons personnelles de Sainte Claire ne parvinrent pas jusqu’à nous, mais ses écrits nous révèlent l’élévation et l’ardeur de ses contemplations amoureuses et spécialement de son amour d’ épouse du Christ.

Dans les orientations qu’elle adressait aux jeunes en formation, elle enseignait à “aimer Dieu en toutes choses” (PCLX). Cependant elle se considérait et se déclarait comme étant un don de l’amour créateur et sanctifiant de Dieu, un amour tendrement maternel.

Les sœurs l’entendirent, un peu avant sa mort, s’ encourager avec ces paroles:

“Va en sécurité et en Paix à la rencontre de celui qui t’a créée, t’a sanctifiée et t’a communiqué l’Esprit Saint, lui qui a toujours eu soin de toi, comme une mère a soin de son fils très aimé” (PCL.III,20).

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Deuxième Méditation

L’ORAISON RENCONTRE D’AMOUR AVEC DIEU

Lecture biblique: Luc 10, 18-24; 11, 1-4

Intimité de Jésus avec le Père

Les évangélistes nous présentent Jésus se retirant fréquemment en solitaire en des lieux déserts, afin de se consacrer plus longuement à l’oraison; et quand, durant la journée, il est assailli par les foules, et qu’il ne peut le faire, il passe la nuit en dialogue avec le Père. Saint Marc nous présente ainsi un fait parmi d’autres: “Le matin, bien avant le jour, Jésus se leva, sortit et s’en alla dans un lieu solitaire, et là il priait. Simon partit à sa poursuite avec ses compagnons. Et l’ayant trouvé, ils lui disent: Tout le monde te cherche.” Il leur répond:” Allons ailleurs, dans les bourgs voisins, afin que j’y prêche aussi (Mc 1,35-38).

Ils vont tous à ta recherche ! Tant de fois nous mettons en avant nos occupations, exigences de l’apostolat, appel à la charité, pour justifier de n’avoir pas su trouver le temps de prier ! Pour Jésus ces interruptions de l’activité externe destinées à donner un peu de temps à l’intimité avec le Père, font partie de la mission que le Père lui-même lui a confiée. Mais nous pouvons ici nous interroger: étant lui-même Dieu, en communion trinitaire permanente avec le Père, que signifie pour Jésus chercher la solitude pour prier? Le Fils de Dieu par l’Incarnation est devenu fils de l’homme? ll devint ainsi égal des hommes (cf. Ph 2, 6s), étant en tout éprouvé comme nous, excepté le péché (He 4,15). L’ oraison a également constitué pour lui une nécessité vitale, afin de vivre de cet amour du Père et engager avec lui un dialogue confiant d’amour; pour se maintenir toujours en contact avec sa volonté. Cette volonté du Père, dont il a dit qu’elle était comme son aliment (Jn 4, 34). Mais aussi, pour intercéder comme Sauveur, pour les hommes, spécialement ceux que le Père lui a confiés; et ainsi éclairé, prendre les décisions qui conviennent sur certaines options importantes, comme le choix définitif des douze; il se retira dans la montagne pour prier et passa toute la nuit en prière (Lc 6,12); enfin c’est à l’oraison qu’il a recours quand il éprouve la nécessité de recevoir aide et réconfort contre sa propre faiblesse, mais aussi en situations plus graves, comme cela arriva à Gethsémani, lorsqu’il comprit quel calice il était appelé à boire, lors de sa Passion.

À travers les quelques et peu nombreuses demandes de Jésus à son Père auxquelles l’évangile se réfère, on découvre quels étaient ses sentiments et désirs : prédominent louange, et action de grâces. Ainsi, au retour des 72 disciples, lors de leur première mission: Jésus plein de Joie, pour l’action de l’Esprit Saint, s’exclama: “Je te rends grâces, ò Père, Seigneur du ciel et de la terre, parce que tu t’es fait connaître aux simples et tu leur a révélé les choses que tu as tenues cachées aux sages et aux savants. Oui Père, je te rends grâce d’avoir manifesté ainsi ta volonté! (Mt 11,25; Lc 10, 21). Cette parole Oui Père, révèle la caractéristique essentielle de la constante attitude de Jésus devant les desseins du Père: Je te rends grâces....

L’évangile de Jean met sur les lèvres de Jésus diverses prières. L’une en particulier, lors de la résurrection de Lazare: levant les yeux vers le ciel, il s’exclama: "Je te rends grâces ò Père pour m’avoir entendu. Je sais bien que tu m’écoutes toujours"...(Jn 11, 41s). Une autre occasion lui fut donnée lorsqu’il sentit arrivée “l’heure” de la Passion: En ce moment mon âme est troublée... que dire? "Père sauve-moi de cette heure ? Mais c’est pour cela que je suis arrivé à cette heure. Père glorifie ton nom !" (Jn, 27s). Vint ensuite cette ineffable prière sacerdotale qui termine le discours de la Cène (Jn 17, 1-19). Nous sommes habitués à méditer la prière du jardin des oliviers, modèle de l’action héroïque des desseins divins (Mt 26, 36-46; Mc, 14 32-42; Lc 22,40-46), ainsi que les paroles adressées par Jésus à son Père au calvaire, implorant le pardon pour ses bourreaux (Lc 23-34), se lamentant de l’abandon de son Père (Mc 15, 34) et livrant son esprit entre ses mains (Lc 23, 46).

Le Notre Père, modèle de la prière chrétienne

Quand Jésus se retirait pour prier, il se séparait de ses disciples. Mais en certaines occasions, il se faisait accompagner de ses trois confidents les plus intimes, Pierre, Jacques, et Jean, qui cependant restaient à une certaine distance et là, attendaient qu’il revienne. Le Maître ne mit aucun empressement pour les initier à une prière personnelle. Naturellement il allait avec eux à la synagogue, tous les samedis, pour la récitation des psaumes et des livres sacrés, il sanctifiait d’une prière les repas et autres moments de la journée, comme le faisait tout bon israélite. À ses disciples, il avait inculqué, en outre, la valeur de la prière personnelle et secrète, toute porte fermée, faite uniquement sous le regard du Pére du ciel, bien préférable à la récitation mécanique d’une multiplicité de formules...(Mt 6, 5-8).

Ce serait d’eux que devrait partir le désir de prier, comme maturation des enseignements reçus de Lui. Un jour, l’un des disciples qui revenait d’une oraison solitaire s’aventura à lui demander: "Seigneur, enseigne nous à prier, comme Jean Baptiste l’enseigna à ses disciples" (Lc 11,1-3). C’était le moment que Jésus attendait. Pédagogie digne d’être prise en compte: À quoi bon initier à la prière quelqu’un qui n’en ressent pas le besoin ? Ce fut alors, selon Luc, que Jésus enseigna le “Notre Père” à ses disciples. Matthieu quant à lui le place dans le contexte du sermon sur la montagne. En effet l’intention du Maître n’était pas de leur donner une formule idéale pour être récitée, mais avant tout de leur faciliter le modèle essentiel du dialogue filial avec le Père.

Une méditation posée, de chaque expression de la ”prière du Seigneur” peut être fort utile, comme prière universelle qui unit tous les chrétiens. Mais cette prière va servir de guide au séraphique Père, qui, avec les premiers frères que le Seigneur lui donne a fait du Notre Père l’expression permanente de sa piété. Mus par le feu de l’Esprit Saint, ils chantaient le notre Père, à partir d’une mélodie religieuse adaptée, et cela, non seulement aux temps prescrits des heures canoniales, mais à n’importe quelle heure du jour” (1C 47). François alimentait sa contemplation avec chacune des demandes; la paraphrase qui arriva jusqu’à nous est sans aucun doute le fruit de cette contemplation (cf. Pat p.77).

Notre Père, qui êtes aux cieux. La première parole est la plus importante: Notre Père. Jésus, comme premier né d’une multitude de frères (Rm 8, 29), s’unit à nous en communion d’amour avec le Père. Il est facile de comprendre l’émotion du jeune François quand, répudié par son père de la terre, il s’exclama: “Désormais je pourrai dire à pleine bouche: Notre Père qui es aux cieux!” (2C 12). Dans les cieux. L’âme du Petit Pauvre déborde de bonheur, se transportant en désir jusqu’à sa demeure céleste, resplendissant de la Gloire de Dieu, demeure dont nous sommes tous appelés à devenir les citoyens: “Qui es aux cieux, dans les anges et dans les saints, les illuminant pour la connaissance, car toi, Seigneur, tu es lumière; les enflammant d’amour, car toi Seigneur, tu es amour; habitant en eux, et les comblant de béatitude, car toi, Seigneur, tu es souverain bien, bien éternel, de qui vient tout bien, sans qui n’est nul bien...”. Après l’invocation du Père, suivent les demandes, distribuées en deux plans, une référence à la gloire de Dieu et à son dessein de salut et l’autre projetée sur l’existence humaine, ici sur la terre.

Une prière convenablement ordonnée ne place pas au premier plan la personne qui prie, ses intérêts, ses nécessités ou ses craintes...; elle pense avant tout à Dieu et à son dessein d’amour. Mais sachant qu’il nous aime comme Père et les yeux fixés sur nous, il est juste qu’en un second temps, nous lui exprimions notre pleine confiance.

"Que ton nom soit sanctifié". Dans la terminologie biblique, le nom de Dieu correspond à tout ce qui, pour les hommes, est l’être de Dieu. Ce qui se demande ici, c’est que Dieu soit connu, célébré, respecté, loué... Le Fils de Dieu s’est fait homme avant tout pour glorifier le Père et pour cela il peut dire, à la fin de sa vie terrestre: "Je t’ai glorifié sur la terre... je t’ai offert à la connaissance de ceux que tu m’as confiés...(Jn 17,5,s).

La mission fondamentale que François recommande aux frères mineurs est d’aller par le monde comme témoins et prêcheurs du nom de Dieu (LOrd 8s). Dans la paraphrase se reflète sa propre expérience contemplative de cette connaissance contemplative du mystère de Dieu en toutes ses dimensions, évoquant un texte de Saint Paul (Ep 3,18):

“Que la connaissance de toi devienne plus claire en nous, pour que nous connaissions quelle est la largesse de tes bienfaits, la grandeur de tes promesses, la hauteur de ta majesté, la profondeur de tes jugements”

“Vienne à nous ton règne”: Dans la perspective de Jésus, coïncidant avec la perspective du Père, les intérêts de Dieu se concentrent sur l’établissement de son Règne. Il y avait déjà beaucoup de siècles que le peuple d’Israël attendait la venue du règne de Dieu, terme de l’espérance messianique. La mission de Jésus était d’annoncer la venue de ce règne et ouvrir aux hommes les portes de celui-ci. Le règne inauguré par Jésus était très différent de celui que le peuple attendait. Ce règne est déjà présent: Il est ferment destiné à faire lever la masse, le grain de moutarde qui va se transformer en arbre. Ce règne en germe est accueilli par un petit nombre d’élus (Lc 12, 32). Il se manifeste à l’origine dans la personne du Christ, et plus tard, il se manifestera à travers son Église, dont la mission fondamentale est également de la manifester et de l’instaurer par toute la terre. Sa consommation sera dans la Jérusalem céleste.

Jésus nous enseigne à prier pour l’instauration rapide du Règne en chaque personne, par la sainteté de la vie, et dans le monde entier comme ferment de conversion et d’ouverture à l’amour. François contemple ce Règne déjà réalisé personnellement en chaque âme en grâce, et comme objet d’espérance dans la possession éternelle du souverain Bien:

“Vienne à nous ton Règne: De manière à régner en nous par la grâce, à nous entraîner à entrer dans ton règne, où la vision de Toi est claire, l’amour pour Toi est parfait, ta compagnie est bonheur, et là nous t’aimerons pour toujours”.

"Que soit faite ta volonté sur la terre comme au ciel. Le Règne du Père, dans la réalité, s’identifie avec le dessein du Père, sous l’impulsion du Père, pour que cette sainte volonté du Père se réalise sur la terre, comme elle se réalise au ciel. La volonté du Père est son aliment "(Jn 4,34).

Dans la contemplation de François, la volonté de Dieu se réduit au précepte suprême de l’amour de Dieu et du prochain. En effet, comme l’enseigne Saint Paul, l’amour est l’accomplissement complet de la loi (Rm 10, 13).

“Pour que nous t’aimions de tout notre cœur, pensant toujours à toi, toujours te désirant de toute notre âme; avec tout notre esprit, dirigeant vers toi toutes nos intentions et ne cherchant que ta gloire; et de toutes nos forces, employant les forces et puissances du corps et de l’âme au seul service de ton amour. Et pour aimer notre prochain comme nous même, attirant tout, dans la mesure du possible à ton amour...”

Notre pain de tous les jours, donne le nous aujourd’hui. Dans la deuxième partie du Notre Père, Jésus nous enseigne à demander l’aide divine en relation à trois nécessités vitales, mais importantes pour la personne humaine: les moyens de subsistance, la paix avec Dieu et les autres, la lutte contre le mal.

En demandant le pain, nous demandons tout ce qui est nécessaire pour mener une vie digne: aliments, vêtements, habitation, travail, santé, dignité de la personne....

François, pauvre volontaire qui livra entre les mains de l’amour providentiel du Père le souci des choses temporelles, pense surtout au Pain de vie: à la personne de Jésus, à sa doctrine, à sa passion, à l’aliment eucharistique:

“Notre pain de chaque jour, ton Fils bien aimé, Notre Seigneur Jésus Christ, donne-le-nous aujourd’hui, en mémoire et intelligence et révérence de l’amour qu’il a eu pour nous, et de ce que, pour nous, il a dit, fait et supporté”

C’est aussi l’intention insinuée par la liturgie au début du rite de la communion avec la récitation du Notre Père. "Pardonne nos offenses, comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés". La paix avec Dieu suppose, non seulement l’absence d’inimitié ou de crainte, mais aussi une communion d’amour. Après notre péché, l’amour de Dieu se manifeste par le pardon. Nous avons toujours besoin d’être pardonnés: Si nous disons que nous n’avons pas quelque péché, nous nous trompons nous-mêmes et nous manquons à la vérité... Mais nous avons quelqu’un qui nous défend près du Père: Jésus Christ, le Juste. Il donna sa vie pour que nos péchés soient pardonnés (1 Jn 1, 8; 2, 1s).

François a vécu la joie et la paix de se sentir pardonné par Dieu et ainsi, il prie confiant:

"Pardonne-nous nos offenses: Par ton ineffable miséricorde, en vertu de la Passion de ton Fils très aimé, notre Seigneur Jésus Christ, et par les mérites et l’intercession de la bienheureuse Vierge Marie et de tous les saints”.

De même forme que la paix avec Dieu, le compagnonnage pacifique dans la communauté humaine serait impossible sans la dynamique évangélique du pardon mutuel. Nous ne pouvons prétendre au pardon de Dieu, si nous mêmes ne pardonnons pas; ce serait comme attacher les mains du Père des miséricordes. Ce fut là une idée répétée par Jésus sous différentes formes. Ce que Dieu a à me pardonner sera toujours plus que ce que j’ai à pardonner à mon frère. On lira ici à ce propos la parabole du serviteur impitoyable (Mt 18,34).

Mais il peut y avoir des cas dans lesquels soit nécessaire une grâce spéciale de Dieu pour pouvoir pardonner. François n’ignore pas la résistance du cœur humain à oublier et à rendre mal contre mal, aussi supplie-il sur un ton trés humble:

“Et ce que nous ne remettons pas pleinement, toi, Seigneur fais que nous le remettions pleinement pour que nous aimions vraiment nos ennemis à cause de toi et que nous intercédions dévotement pour eux auprès de toi, ne rendant à personne le mal pour le mal, et qu’en toi nous nous appliquions à être utiles en toutes choses.”

Ne nous laisse pas succomber à la tentation, mais délivre nous du mal. L’homme est au centre du champ de bataille entre la lumière et les ténèbres, les tendances animales (chair) et la force pour les surmonter (esprit), entre le bien et le mal. Et c’est dans ce combat quotidien que lui est offert le salut qui vient de Dieu.

Il n’est pas toujours facile de maintenir la liberté du choix dans cette lutte continue, spécialement quand survient la tentation, “occulte ou manifeste, subite ou opiniâtre”, comme l’exprime François. Mais ce serait trop commode de chercher hors de nous les causes de nos difficultés ou de nos faiblesses. Dans sa 10 me Admonition, François nous met en garde, d’une façon très sensée, contre cette tentation :

“Beaucoup, quand ils pèchent ou sont victimes de quelque offense, attribuent facilement la faute à un ennemi extérieur, comme le démon ou le prochain. Mais cela n’est pas exact, en effet chacun a en son pouvoir l’ennemi, je veux dire le corps avec lequel il pèche”.

Il est plus évangélique et plus juste, de fait, d’assumer sa propre responsabilité devant Dieu, et avec l’aide de la grâce, de faire front à ses propres tendances vicieuses, dans un effort courageux de progressive purification.

Avec courage, oui, mais sans présumer de sa propre capacité, en effet et en définitive, seul Dieu est celui qui nous délivre de tout mal, “passé, présent et futur”, comme le demande François en terminant cette paraphrase du notre-Père.

Le don de l’oraison

La prière chrétienne est le passage à l’acte du don de la foi, qui nous permet de découvrir le visage de Dieu, d’entendre sa voix, lui qui nous interpelle à travers tant de signes et d’invitations à travers lesquels il se présente à nous: et avant tout le reste, au moyen de sa parole, vive, efficace, et pénétrante (He 4, 12), ensuite par l’intermédiaire de chaque personne humaine, mystère indéchiffrable; et encore au moyen d’évènements, importants ou banals; et finalement au moyen de choses matérielles, que le message de François a réussi à capter en profondeur.

L’oraison, comme, la foi d’où elle naît, n’est pas une conquête de l’effort humain. Il existe des techniques de relaxation corporelles qui peuvent aider à la concentration, à réduire les dépendances externes de son moi profond, créant une sensation d’harmonie intérieure aptes à préparer un espace pour le divin. Ce sont des méthodes dignes d’attention, certainement recommandables, mais en sachant que tout cela n’a rien à voir avec une authentique oraison chrétienne, dont la fonction est de placer l’esprit face à un Dieu personnel, sous l’action de l’Esprit Saint, qui pénètre et modifie la vie, et qui loin d’entraver l’esprit créatif, libère les forces prodigieuses de la charité. La véritable contemplation ne consiste pas à s’enfermer sur soi-même, à fuir les responsabilités de vivre et et de partager la vie avec tous, mais à entrer en communion avec le Dieu Amour, qui n’arrête pas d’agir (Jn 5, 17), pour lui dire: “Seigneur qu’attends-tu de moi ?

François, comme tous les grands convertis, fut doté du don de l’oraison, avec celui de la conversion. Et quand Dieu accorde un pareil don, il ne se contente pas de donner une méthode pour prier, ou méditer, mais il accorde l’oraison infuse, qui consiste dans cette force intérieure, suave mais efficace, qui conduit l’âme à la solitude et au silence, à cet espace où Dieu fait entendre sa voix. C’est au désert que Yahvé se fit connaître à Israël; et quand cette nation élue s’écarta de lui, ce fut là, de nouveau qu’il renouvela cette intimité d’amour: “... je vais de nouveau la conduire au désert et là, je parlerai à son cœur... et elle va répondre à mon amour comme aux jours de sa jeunesse...” (Os, 1,16s).

La première impulsion, lorsqu’il expérimenta le triomphe de la grâce divine, fut de se retirer dans une grotte pour se confronter, seul à seul à la réalité de Dieu dans le plus grand isolement (cf. 1C 6). Plus tard, après s’être habitué à cette présence constante du Seigneur, il préférera prier à l’air libre, en contact avec la nature.

L’oraison contemplative n’était pas pour lui un exercice de piété encadré par des horaires ou subordonné à des méthodes. Il priait à tout moment, aussi bien “quand il marchait, qu’il était assis, ou qu’il était en train de manger ou de boire” (1C 71), de jour et de nuit. Il était attentif à l’appel intérieur, à la “visite” du Seigneur, comme il disait; et quand celle-ci se faisait sentir, il ne la laissait pas passer; il s’empressait de trouver un endroit isolé, ou alors, s’il était surpris en public il couvrait son visage avec le manteau ou la manche de son habit pour cacher ce ravissement intérieur.

Thomas de Celano condensa cette dimension fondamentale de la vie de François dans une très heureuse expression: ”Ce n’était pas un homme en prière, il était la prière même” (2C 95).

Et il devint ainsi maître en oraison. A observer à partir des sources, les premières générations franciscaines firent de la communion à Dieu leur occupation primordiale de Mineurs.

Claire également, guidée et enthousiasmée par François, reçut ce don de l’oraison, avec celui de sa conversion. Aimant la retraite et le silence, il ne lui fut pas difficile de s’adapter au réduit claustral, où l’ascension de l’esprit jusqu’à Dieu trouve un climat propice.

La meilleure préparation à la prière

François ne se servit d’aucune méthode pour initier les frères au dialogue avec Dieu. Il utilisa, c’est vrai une pédagogie propre, fruit de son expérience individuelle, qui consistait à leur enseigner à mûrir leur propre conversion dans une renonciation extérieure et à l’ouverture intérieure totale d’eux mêmes, pour ainsi “laisser à Dieu toute la place”, comme dirait fr.Gilles. Cette pédagogie est expliquée au chapitre 22 de la première Règle, où se servant de la parabole évangélique du semeur, il explique l’art d’avoir l’esprit et le cœur “tournés vers Dieu”. Il importe de rester en éveil, pour que la semence de la parole de Dieu et de ses dons ne tombe pas entre les pierres ou les herbes nuisibles de nos ardeurs, préoccupations, projets, intérêts...occupant l’espace de l’esprit. Il est nécessaire de se présenter à Dieu avec un terrain labouré, un cœur pur et un esprit libre :

“Par la sainte charité qui est Dieu, je demande aux frères...que sous prétexte de quelque récompense, de quelque œuvre ou de quelque aide, nous ne perdions notre esprit et notre cœur ou que nous ne les détournions du Seigneur....Et faisons lui toujours là, une habitation et une demeure, pour lui qui est le Seigneur Dieu tout puissant, Père et Fils et Saint-Esprit qui dit : Veillez donc en tout temps, priant pour être trouvés dignes de fuir tous les maux qui vont venir et de vous tenir debout devant le Fils de l’Homme..(1R 22, 25-28)”. Et dans la Règle définitive il insiste à nouveau : ”mais qu’ils considèrent qu’ils doivent par-dessus tout désirer avoir l’Esprit du Seigneur et sa sainte opération, le prier toujours d’un cœur pur...” (2R 10, 9)

Avoir foi dans la puissance de l’Esprit et dans son travail silencieux dans l’intime de notre être, c’est l’autre caractéristique de la vraie prière.

L’autorité de Claire, comme celle de François, dérivait surtout de leur témoignage personnel. Dans le procès de canonisation, les sœurs rappellent les nombreux moments que Claire consacrait chaque jour à l’intimité avec Dieu, et elles font remarquer que quand la sainte sortait de l’oraison” son visage apparaissait plus clair et plus beau que le soleil, et ses paroles débordaient d’une ineffable douceur, au point que sa vie paraissait complètement céleste...les sœurs se
réjouissaient, comme si elles la voyaient revenir du ciel”
(PC1,1,9; IV,4).

Nous savons comment elle initiait les novices à l’exercice de l’oraison:

“Elle leur enseignait d’abord à chasser de leur âme toute espèce de tumulte, pour qu’elles deviennent capables de pénétrer et d’habiter les mystères de Dieu seul” (LTCL,36).

La réussite de Claire fut d’avoir su faire de la contemplation silencieuse le moyen le plus indiqué de discernement et de formation, dans le sens de la responsabilité, qui rendait inutile le recours à la vigilance et à la méticulosité de normes. En 1228 quand Thomas de Celano écrivait la vie de Saint François, Claire avait trente trois ans, il dit à son sujet:

“Elles parvenaient (les sœurs pauvres) à s’élever à une telle contemplation, que c’est là qu’elles apprenaient ce qu’il fallait faire ou éviter, elles se sentaient heureuses dans l’intimité avec Dieu, persévérant de jour et de nuit dans l’oraison et autres louanges (1C 20)”.

Nous pouvons conjecturer ce qu’était la pédagogie de Claire, réflexe de son expérience mystique personnelle, à partir des recommandations qu’elle adresse à sa fille spirituelle, Agnès de Prague, qui vit très loin en Bohème:

“Pose ton esprit sur le miroir de l’éternité, pose ton âme dans la splendeur de la gloire, pose ton cœur sur l’effigie de la divine substance et transforme toi toute entière par la contemplation dans l’image de la divinité, afin de ressentir toi aussi ce que ressentent les amis en goûtant la douceur cachée que Dieu lui même a, dès le commencement, réservée à ceux qui l’aiment” (3LCL,12-14).

La prière liturgique. La dimension contemplative ne se limite pas à l’exercice de l’oraison personnelle, qu’elle soit mentale ou vocale. L’un des premiers éléments de celle-ci est la célébration individuelle ou communautaire, du culte divin dans ses diverses formes, avec comme centre le mystère de l’eucharistie, et comme exercice journalier, pour celui qui représente l’Église priante, la liturgie des heures.

De nos jours, avec l’aide du magistère de l’Église, nous pouvons cueillir de nombreux fruits de vie et de spiritualité liturgique, en nous unissant au Christ, toujours présent dans son Église dans tous les actes du culte. Quelque action liturgique que ce soit, le sacrement de l’Eucharistie, la liturgie de la parole ou liturgie des heures, est communion et participation fraternelle, cette dernière requiert une communauté religieuse, que chaque membre prenne une part joyeuse, pleine, consciente et active à la célébration.

Il serait opportun de placer ici une lecture des messages de François destinés à aviver dans le peuple de Dieu la foi dans la présence eucharistique du Christ, et son ardente et humble exhortation aux frères prêtres du Trés Haut pour qu’ils célèbrent la messe “en toute pureté, avec un profond recueillement, avec une intention droite et sainte”...et que tous les jours ils réunissent la fraternité locale autour de l’autel pour l’action eucharistique (cf.LOrd 17-23). On peut lire aussi l’autre exhortation sur la récitation de l’office divin, qui doit se faire, avec dévotion en présence de Dieu...de telle façon que la voix s’accorde à l’esprit, et l’esprit avec Dieu, afin que les frères aient la possibilité de remercier Dieu par la pureté de leurs cœurs (LOrd 41).

 

ACTUALISATION

UN ESPACE POUR DIEU DANS LA VIE ACTUELLE

Contemplation et action, binôme conjonctif ou disjonctif ?

Le problème de concilier la tranquillité enrichissante de l’esprit avec le dynamisme apostolique, ou simplement avec attention à l’extérieur, est un très vieux problème dans l’histoire de la spiritualité. Il est devenu plus aigu encore dans les temps modernes, compte tenu de la culture actuelle, de l’action et de son efficacité, comme de la multiplicité des courants apostoliques et des moyens techniques d’évangélisation. Déjà dans les débuts du XXme siècle certains sonnèrent l’alarme de “l’hérésie de la charité”.

Il serait complètement déraisonnable de mettre en cause la charité apostolique, sous le prétexte qu’elle peut nuire à l’exercice de l’oraison. Quand l’oraison est authentique, c’est à dire, expérience de foi et dialogue amoureux avec Dieu, il n’y a aucun danger de la voir dégénérer en isolement égoïste, naturellement elle s’intègre et s’incarne dans la réalité, allant jusqu’à nous aider à discerner le mode et la manière de concilier la retraite avec l’action. D’une manière identique, quand l’activité externe est un véritable apostolat, ou encore une urgence de l’amour du Christ (cf. 2 Co 5, 14), l’anxiété de partager avec les autres le don expérimenté et l’empressement naturel à lui faire du bien, il saura faire front à la tentation d’activisme pour tonifier l’esprit. Nous avons déjà médité sur la manière dont Jésus harmonisait ses campagnes apostoliques pour l’annonce de la parole et les bienfaits de guérison avec de longues parenthèses de solitude en dialogue avec le Père. Saint Paul, bien qu’il sentit peser sur ses épaules l’urgence de faire connaitre au monde le message du Christ, et la responsabilité des églises (cf. 2Co 11, 28), fut un contemplatif de grandes expériences mystiques.

Saint François n’était pas un actif de tempérament. Il eu certainement préféré mener une existence de solitude, comme la sœur Claire, toute abandonnée à la contemplation du Souverain Bien. Pour cela il arriva même qu’il traversa une crise qu’il ne réussit à dépasser que sur les conseils de Claire et de frère Sylvestre: “La volonté de Dieu est que tu continues à aller prêcher de par le monde, tu n’as pas été choisi pour te sauver toi seulement, mais aussi pour le salut de tous” (Fi 16; LM 12,2).

François était persuadé que les dons de Dieu sont différents suivant les personnes, et il respectait la “grâce accordée à chaque frère: l’un était marqué par la grâce du silence, l’autre par sa serviabilité auprès des frères, d’autres par la grâce de travailler... Aux frères, comme Sylvestre qui se distinguaient par la grâce de contemplation, il donnait la pleine liberté de vivre habituellement retirés. Mais il savait que d’autres n’atteignaient pas un degré aussi élevé de contemplation, comme frère Rufin, le cousin de Sainte Claire, “qui transformait le travail en oraison” (MP 85).

Dans le but de réussir un juste équilibre entre la tendance pour la solitude féconde et la vocation “d’aller à travers le monde” porter un message de conversion et de paix, François inventa l’ermitage. Il ne s’agit pas de fuir la société des hommes à la recherche de la paix des anachorètes, mais simplement d’un retrait partiel, en lieux isolés, mais agréables, avec le but de refaire l’esprit, relaxer frère corps, et expérimenter l’intimité fraternelle dans un climat de foi. Plus tard, plusieurs réformes franciscaines retrouveront l’érémitisme, pour redécouvrir dans la retraite les valeurs fondamentales de leurs propres vocations.

Cet effort demeure, encore aujourd’hui, trés présent au cœur de beaucoup, dans l’espoir de rétablir la difficile harmonie entre les exigences de l’esprit et les sollicitations de l’action.

La difficulté réside dans le fait de réussir à savoir se libérer, pour ces “temps forts” d’intériorité et de plénitude, en les faisant entrer dans le projet de vie communautaire et personnelle.

Le prix de la purification-conversion

Le progrès dans la vie d’oraison est comme le paramètre de la croissance en sainteté. Au séraphique Docteur Saint Bonaventure, nous devons le schéma de la dynamique de la rencontre avec Dieu, schéma assumé plus tard par Saint Jean de la Croix. Il se réalise au cours de trois voies parallèles, mais dépendantes les unes des autres. Elles reçoivent le nom de voie purgative ou de purification, voie illuminative, d’illumination, et de voie unitive, d’union.

La purification correspond à une conversion progressive, qui va éliminant les obstacles par la rupture avec le péché, la suppression ou au moins la neutralisation des mauvaises habitudes et des défauts, et la rectification de tout ce qui est humain et peut contaminer l’impulsion divine (“nuit des sens”) jusqu’à entrer bien avant dans le chemin de la foi pure, sans quelque appui terrestre (“nuit de l’esprit”).

L’illumination ouvre l’âme à la communication divine au moyen de l’oraison, en deux étapes successives, l’une active et l’autre infuse, jusqu’à l’expérience ineffable du mystère de Dieu.

L’union commence avec le don progressif à Dieu des sens extérieurs et intérieurs, de la mémoire, de l’intelligence et finalement de la volonté, unie à la volonté divine; la phase mystique ou infuse commence quand Dieu prend possession de la volonté pour envahir toute la personne, et culmine en pleine union transformante.

Cependant, cela ne signifie pas que les opérations divines suivent les méthodes humaines ou les schémas artificiels. Dieu ne se répète pas dans ses saints; chacun est modèle unique du plan divin.

Mais dans ce plan difficile à scruter il n’y a pas de vocation privilégiée à la sainteté, bien que les missions soient différentes. Tous nous sommes appelés à la perfection de l’amour, sans exclure l’amour transformant, comme le recommandent les grands mystiques. Si ce but n’est pas atteint, la cause n’est pas en Dieu, mais dans notre fragile manière de correspondre, dans nos fondements égoïstes. Il nous manque la volonté sincère de payer le prix, qui n’est rien d’autre que la grâce de conversion, jusqu’ à la purification de notre cœur et de l’esprit, condition nécessaire pour que Dieu puisse trouver un espace où demeurer dans notre vie, selon l’enseignement de François.

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Intériorisation

“Je suis à la porte et j’appelle” (Apocalypse 3,20)

Prier c’est répondre à l’appel divin, qui me parvient de diverses manières, parfois de façon très insinuante.

Même au milieu du vacarme de la vie moderne j’entends ta voix, Seigneur, qui crie à la porte de mon âme:"Ouvre la porte ô mon amie, ma chérie (Ct 5,2). Et j’aimerais bien te répondre comme on répond à un être cher ou à un ami intime! Tu sais bien que, pour toi, la porte est toujours ouverte.

Mais je confesse que par cette réponse, je ne parlerai pas selon la vérité. La porte de mon esprit, de mon cœur, de mon imagination, de mes projets...est tout le jour grande ouverte à deux battants. Mais tant d’idées, de projets, de sentiments, de souvenirs d’images, de fantaisies entrent par elle...que pour toi Seigneur, il n’y a plus de place.

Pour être sincère, un petit espace pourrait toujours être prévu. Mais je sais que si je t’ouvre la porte, tu réclameras naturellement la chambre la plus grande, ce qui est juste.

Et alors, tout ce monde qui gravite autour de moi s’en irait ou changerait d’orbite...

Parfois je sens grandir en moi l’envie de devenir anachorète. Ce doit être merveilleux ce bain de solitude, radier tout ce qui existe à l’extérieur et en moi-même, comme si, à part moi, rien d’autre n’existerait sinon Dieu.

Mais ne serait-il pas dangereux de nous rencontrer seul à seul ?

Je sais que l’initiative de la rencontre part de toi, Seigneur , et non de moi. A peine suis-je capable de sentir la brise légère de ton passage, l’écho de ta voix, ton interpellation, là et de la manière que tu as choisie.

Il me vient à la mémoire la réponse donnée par François aux frères qui ne voyaient pas d’un bon oeil la vie itinérante, celle-ci leur paraissait peu adaptée à l’intimité avec Dieu: “Où que nous soyons, où que nous allions, nous emportons notre cellule avec nous. Notre cellule, “c’est notre frère le corps”, et notre âme est l’ermite habitant cette cellule pour prier Dieu et méditer. Si notre âme ne demeure pas dans le calme et la solitude à l’intérieur de sa cellule, à quoi bon habiter une cellule faite de mains d’homme" (LP 80) ?

Cette considération s’applique également à ceux qui, par vocation, vivent retirés à l’intérieur d’un cloître. Sainte Véronique Giuliani sentit, un jour le désir de fabriquer dans son cœur “un appartement retiré, où elle pourrait entrer calmement, pour être seule à seul avec Dieu”. Mais elle entendit une voix lui dire:” Ne t’afflige pas de ne pouvoir te retirer, parce que, moi ton époux, je ferai que tu sois toujours retirée en moi”. Elle comprit que ça ne sert de rien de vouloir se construire une cellule en son cœur, pendant qu’elle n’aurait pas éliminé complètement son propre vouloir; qui ne tarderait pas à s’écrouler par terre, avec toute la construction” (Diario,1,264).

Accorde moi Seigneur la grâce de pouvoir distinguer le timbre de ta voix au milieu de tant de voix stridentes qui réclament mon attention. Donne moi la grâce de sentir le vide laissé par les satisfactions périssables, là en bas, même les plus légitimes, pour savoir relativiser tout ce qui n’est pas toi, Bien absolu, et pour m’approcher de toi avec un cœur libre.

Je sais qu’elle n’est pas facile cette attitude apparemment contradictoire : d’une part, te bénir pour l’utilité, la beauté de tant de biens, dons de ta bonté, rendus plus beaux et merveilleux encore par le progrès du génie humain, les sciences, la technique, l’art, les moyens de communication sociale, tout cela étant selon ta volonté - et d’autre part, renoncer à user de beaucoup de ces biens, pour être attentif à d’autres biens supérieurs. Apprends-moi l’expérience que, plus grande est la liberté conquise par tant de renoncements, et plus grand l’amour avec lequel j’accueille ta visite silencieuse.

Accorde moi la grâce de sentir le vide de tout et le désir de Toi. Je voudrais faire mien, pour le moins les sentiments du Séraphique Père:

"Ne désirons donc rien d’autre, ne veuillons rien d’autre, que rien d’autre ne nous plaise et ne nous délecte que notre Créateur et Rédempteur et Sauveur.

"Le seul vrai Dieu, qui est le bien plénier, tout bien, tout le bien, le vrai et souverain bien, qui seul est bon, indulgent, aimable, suave et doux, qui seul est saint, juste, vrai, saint et droit, qui seul est bienveillant, innocent, pur, de qui, et par qui, et en qui est tout pardon, toute grâce, toute gloire de tous les pénitents et de tous les justes, de tous les bienheureux qui se réjouissent ensemble dans les cieux.

Ainsi donc, que rien ne nous arrête, que rien ne nous sépare que rien ne s’interpose. entre lui et nous (1R 23 9-10).

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ÉPILOGUE ET RÉVISION DE VIE

1 - Dieu est amour. Mais est-ce que moi, je le ressens ainsi :

Dieu amour ? Père affectueux et très bon ?
Est-ce que je ne fais pas de lui un être distant,
impersonnel, dominateur et justicier ?

2 - Le mobile de mes actes est-il l’amour,
suis-je heureux, comme Jésus, de réaliser la volonté du Père, ou au
contraire par crainte, me limitant à accomplir mes obligations ?

3 - Un coup d’œil sur ma vie de prière.

Le don de la foi cultivé comme il se doit, crée peu à peu l’esprit
d’oraison, par lequel Dieu devient le centre de référence dans nos pensées, nos affections, nos actes.

Est-ce que je vis, dans ce climat de foi et de présence de Dieu ?

4 - Quelle place la prière contemplative
occupe-t-elle dans ma vie ?

Suis-je capable de réserver à Dieu une
place digne, dans un cœur limpide, un esprit pur,
selon la pédagogie de Saint François ?

5 - Ai-je déjà réussi à établir l’harmonie nécessaire entre la
dimension contemplative et la dimension apostolique?
Est-ce que je m’efforce de proteger un espace de Dieu dans cette tendance à la dispersion, à l'activisme et à la superficialité de la vie courante?

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